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L’après-législatives décodé par Emre Kongar, plume de l’opposition

Emre_Kongar2Entre scénarios de coalition et possible retour aux urnes, les conséquences des élections législatives du 7 juin dernier continuent à alimenter les pronostics politiques. Célèbre journaliste du quotidien d’opposition Cumhuriyet, le professeur Emre Kongar nous décrypte cette période aussi incertaine qu’excitante.

Quel est d’après vous le principal enseignement des élections législatives du 7 juin dernier ?

Je pense que c’est un grand revers pour l’autoritarisme. Un autoritarisme basé sur une politique religieuse. C’est donc une sorte de réaction démocratique à un autoritarisme religieux voire à une religion autoritaire.

Vous attendiez-vous à un tel résultat ?

Oui. C’était prévu que le HDP, le parti kurde, obtienne plus que 10%. Beaucoup de gens qui ne votent habituellement pas pour le HDP l’ont fait pour permettre au parti de passer le seuil électoral des 10% et chasser l’AKP du pouvoir.

Le vote kurde n’a-t-il pas joué un rôle important ?

Bien sûr ! Le corps électoral principal du HDP est provenu de l’AKP, il n’y a pas de doutes là-dessus. Mais je pense que ce n’était pas suffisant pour obtenir plus de 10% des voix. Donc, en plus des votes [kurdes] pris à l’AKP, ils ont reçu beaucoup de votes stratégiques des électeurs turcs laïcs du CHP.

Quels sont les scénarios les plus vraisemblables en matière de coalition ?

Ça dépend. L’AKP et Erdoğan -ce qui revient au même car dans les faits Erdoğan contrôle le parti- tentent de provoquer une sorte de crise économique et sociale. Ils essaient de dire aux électeurs : « Vous n’avez pas voté pour nous, vous avez refusé le système présidentiel, et maintenant il y a de l’instabilité. Retournons donc aux urnes et autorisez-nous à adopter le régime présidentiel ». Je pense que c’est leur plan et je suis à peu près sûr qu’ils auront du succès dans son implémentation, parce que ce n’est pas si simple pour le HDP ou le MHP de faire alliance avec le CHP.

Il me semble que la coalition la plus probable sera une alliance AKP-MHP, parce qu’ils ont des programmes très similaires.

À cause de la religion ?

Disons plutôt du conservatisme. Certes, ils partagent des croyances religieuses, mais le MHP est un parti nationaliste alors que l’AKP est un parti religieux. Il y a donc un conflit entre le nationalisme et la religiosité. En fait, ces élections ont consacré les deux partis nationalistes : le kurde (HDP) et le turc (MHP). Je pense donc que le nationalisme, qui fonctionne dans un cadre démocratique contrairement à l’AKP qui est religieux et autoritaire, va jouer un rôle majeur dans la politique turque.

Quels sont les exemples passés de coalition en Turquie ? Avec quels résultats ?

L’AKP dit évidemment que ce n’était pas très fructueux et je ne suis pas d’accord. Ces coalitions étaient assez efficaces. D’ailleurs, c’est très bon pour la démocratie de faire des concessions aux rivaux et chercher des solutions.

Pouvez-vous nous donner un exemple d’une telle coalition ?

La coalition DYP/SHP (Süleyman Demirel/Erdal Inönü) du début des années 90 n’était pas un échec. C’était même un succès contre le régime autoritaire d’Özal.

Que pensez-vous de la rencontre entre le président Erdoğan et Deniz Baykal ?

Je pense que c’était une erreur de la part du CHP. Erdoğan essaye de légitimer sa position, qui n’est pas justifiée aux yeux d’une Constitution qu’il a enfreinte pendant les élections. Il n’aurait pas dû avoir recours à toute cette propagande.

Pensez-vous que les partis parviendront à former une coalition ?

Ce n’est pas simple, parce que les électeurs de ces partis n’aiment pas beaucoup les rivaux. Ils peuvent bien sûr convenir d’une sorte de compromis sur des réformes à adopter, car l’AKP a ravagé les systèmes judiciaires et éducatifs avec de la corruption, des trafics et des vols. Donc, plutôt que former un gouvernement, peut-être vont-ils dégager une sorte d’accord sur une feuille de route de réformes, comme abaisser à 3% ou 5% le barrage électoral requis pour obtenir des sièges au Parlement, rendre la justice plus indépendante, etc. Peut-être aussi renvoyer ces ministres (ceux qui ont dû démissionner à cause du scandale de corruption de décembre 2013) devant la justice…

Que conseilleriez-vous aux partis d’opposition ? Que peuvent-ils faire ?

Ils devraient viser une espèce de restauration de la démocratie.

Les résultats de ces élections ont-ils été positifs pour la liberté d’expression ?

Incontestablement. La presse mais aussi le monde judiciaire respirent davantage. Cette voix autoritaire qui dominait nos vies 24 heures sur 24 et sept jours sur sept s’est tue. C’est donc un soulagement pour la presse, pour la justice et même pour les forces de sécurité comme la police.

Comment ont évolué la société turque et la conscience politique des Turcs depuis le vote sanction en faveur de l’AKP en 2002 jusqu’à ce vote sanction contre l’AKP de 2015 ?

Malheureusement, je ne suis pas aussi optimiste que mes collègues, parce que l’élément principal des dernières élections est le nationalisme plutôt que la démocratie. Le MHP et le HDP sont tous deux des partis nationalistes. Bien sûr, ils sont aussi démocratiques et ils s’opposent à Erdoğan et à l’AKP, donc ils sont en ce sens bon pour la démocratie. Mais les gens ont davantage voté pour le nationalisme que pour la démocratie, à l’exception des votes stratégiques pour permettre au HDP de franchir le seuil des 10%.

Pensez-vous que ce qui distingue la Turquie des autres pays de la région est devenu plus évident à la lumière de ces élections ?

Les États-Unis ont hélas essayé de promouvoir la Turquie auprès du monde musulman comme un modèle d’islam démocratique, ce qui n’est pas possible du tout. Malheureusement, aucune doctrine religieuse ne peut être démocratisée, du moins à l’heure actuelle. La Turquie a donc été poussée en arrière, d’une démocratie laïque vers une sorte de démocratie religieuse.

Peut-on dire que la Turquie de l’après-législatives s’est un peu rapprochée de l’Europe ?

La politique étrangère de l’AKP était un désastre tant à l’égard de l’Union européenne qu’envers le Moyen-Orient. Nous espérons tous que cette politique étrangère va changer.

Propos recueillis par Alexandre De Grauwe

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