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L’atome français a le vent en poupe

[Cet article fait partie d’un dossier spécial sur « La Turquie se lance dans la production d’électricité d’origine nucléaire : le point sur l’avenir et les enjeux du nucléaire civil », paru dans Aujourd’hui la Turquie du mois de février 2014]

 

France - Centrale de Chinon

La Centrale de Chinon, en France

La filière française de l’atome civil est aujourd’hui l’une des plus développées au monde. L’aventure nucléaire commence avec la centrale de Chinon, première centrale nucléaire en France construite en 1957 et inaugurée en 1964. Mais c’est suite aux chocs pétroliers des années 1970 que la France décide en 1974 de lancer un important programme nucléaire. Face aux fluctuations du coût du pétrole, il fallait qu’elle trouve elle-même le moyen de subvenir à ses besoins énergétiques. En 2012, selon les données de l’INSEE, cette indépendance énergétique est acquise à prêt de 53 %, mais, plus de quarante ans après l’entrée de la France dans le nucléaire, plusieurs interrogations pèsent sur la stratégie à adopter face à son parc vieillissant. Alors que certains s’interrogent sur la nécessité de fermer ou bien prolonger la durée de vie des centrales, d’autres défendent déjà la mise en place de réacteurs de « troisième génération », en France comme à l’étranger.

L’atome civil français : quelle capacité ?

Le parc nucléaire français est essentiellement constitué de REP : des réacteurs à eau pressurisée. Il s’agit de la filière de réacteurs nucléaires la plus répandue dans le monde. On parle ici de réacteurs de « seconde génération » car ceux-ci remplacent ceux de première génération construits avant les années 1970. Ils sont au nombre de 58, répartis sur 19 sites à travers l’Hexagone ; le tout représentant une puissance installée de quelque 63 200 mégawatts. Un parc donc particulièrement étendu, mais aussi relativement jeune. En effet, ses centrales ont en moyenne une vingtaine d’années d’existence sur les quarante ans de durée de vie aujourd’hui autorisés pour la majorité d’entre elles. En comparaison, leurs homologues américains et britanniques ont pour la plupart dépassé la trentaine.
Ainsi, ces installations représentent au total 78% de la production d’électricité nationale, plaçant la France au premier rang pour la part du nucléaire dans la production d’électricité. Mais toute cette production n’est pas uniquement destinée au territoire français, bien au contraire. Seulement 17% de cette électricité y est consommée, le reste est vendu à l’étranger. Évaluée à environ 28,4 euros par mégawatt/heure TTC, l’électricité française est l’une des plus compétitives d’Europe ; un « avantage compétitif » à exporter selon Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif.

Vieillissement du parc : vers le naufrage ?

Un peu plus de quarante ans après ses premiers pas, on peut dire que l’industrie nucléaire française est parvenue à maturité. D’ici 2018, les premières de ses centrales deuxième génération atteindront la limite de durée de vie fixée par les autorités de sûreté nucléaire. Mais parallèlement, la demande en électricité ne cesse de croître. Du point de vue des industriels, plusieurs pistes ont été envisagées afin de maintenir un niveau de production élevé. Au-delà de tentatives d’augmentation de rentabilité grâce à une utilisation plus efficace du combustible, certains envisagent de prolonger la durée de vie des réacteurs. Prévues au départ pour fonctionner pendant 25, 30 ou 40 ans, les demandes d’autorisation de prolongement de durée de vie se sont multipliées auprès de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) au vu de l’apparent bon vieillissement des centrales. C’est pour ce faire qu’Henri Proglio, à la tête d’EDF, a mis en place son « plan de grand carénage » destiné à moderniser le parc – les licences d’exploitation étant accordées sur des critères de sécurité – en espérant voir accorder à ses centrales dix années d’activité supplémentaires. Un souhait qui ne semble pourtant pas être dans l’air du temps puisqu’à contre-courant de l’objectif présidentiel de réduction de 75 à 50 % de la part du nucléaire dans l’électricité d’ici 2025, 41ème des « 60 engagements pour la France » du candidat Hollande. Comme le signalait en décembre l’ancienne PDG d’Areva, Anne Lauvergeon, dans un entretien sur France Inter, cela signifierait fermer une centrale tous les six mois. Une déclaration qui laisse dubitatif quant à la faisabilité du projet de l’Élysée, au niveau technique tout d’abord, mais aussi social et enfin financier, puisque l’État est l’un des actionnaires principaux d’EDF. Un rêve loin d’être à portée de main, d’autant plus si dans le même temps on cherche à prolonger l’activité de centrales déjà existantes…

EPR : le réacteur du futur ?

L’autre chemin que s’apprête à prendre l’industrie nucléaire française est celui du projet de réacteur pressurisé européen – ou EPR pour European Pressurized Reactor. En remplaçant le parc de réacteurs REP actuel par ces réacteurs « révolutionnaires » de troisième génération, la rentabilité et surtout la sécurité des installations devraient être renforcées. Ainsi, alors que le gouvernement prévoit la fermeture de la centrale de Fessenheim d’ici fin 2016, le site de Flamanville devrait voir entrer en fonction la même année le premier réacteur EPR sur le territoire français, malgré quatre années de retard. La Chine elle, dans les délais, dispose déjà de deux EPR en construction à Taishan que le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a pu visiter lors de son dernier séjour dans l’« Empire du Milieu ».
France - ArevaEt cette technologie, la France prévoit aussi de l’exporter. Signes de temps plus favorables après l’échec cuisant d’Areva à Abu Dhabi en 2009, différents contrats d’une valeur de plus de 30 milliards d’euros ont été signés avec l’étranger. C’est tout d’abord avec la Turquie, en mai dernier, que le vent a tourné pour la filière nucléaire tricolore. Le tout dernier réacteur d’Areva, Atmea, considéré comme une alternative moins chère de l’EPR, a été choisi par le japonais Mitsubishi Heavy Industry pour la construction d’une centrale nucléaire à Sinop, ville du nord du pays. GDF Suez devrait en assurer l’exploitation. Un contrat qui n’était pas gagné d’avance puisque le réacteur français ne faisait pas partie des favoris au départ, mais la catastrophe de Fukushima a fait pencher la balance en sa faveur puisque celui-ci est le seul à être pour l’instant certifié contre les risques sismiques. Quatre réacteurs, au prix chacun de 4 milliards d’euros, devraient donc, si les négociations aboutissent, entrer en construction prochainement dans cette ville de la Mer Noire. Lors de sa visite diplomatique à Ankara et Istanbul, en octobre dernier, Arnaud Montebourg, accompagné de représentants d’Areva et de GDF Suez, en avait d’ailleurs profité pour s’entretenir à ce sujet avec le vice-premier ministre, ainsi que les ministres de l’Économie et de l’Énergie.
Et comme depuis 2007 la France n’avait signé aucun contrat avec l’étranger, il était temps de rattraper le temps perdu. C’est ainsi qu’en octobre dernier la construction de deux réacteurs EPR a été décidée au Royaume-Uni, à Hinkley Point ; contrat qui représente le plus gros investissement du pays depuis la Seconde Guerre mondiale. Puis, en novembre, c’était au tour du Brésil de faire appel à Areva pour achever la construction du troisième réacteur de la centrale d’Angra, au sud de Rio de Janeiro.

Justine Babin

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