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Le bio s’invite à la table des Turcs

En Europe, le bio a investi les rayons des magasins européens depuis des années maintenant. Les grandes enseignes ont même désormais leur propre gamme de produits biologiques. En Turquie, l’arrivée du bio sur le marché reste encore très timide et ne représente qu’une partie infime du secteur agroalimentaire turc. Mais pourtant depuis cinq ans, l’alimentation biologique est en pleine croissance. Une petite révolution verte qui trouve d’abord son origine dans l’exportation.

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L’agriculture bio est loin d’être une nouveauté en Turquie. Le pays est même l’un des premiers exportateurs de produits biologiques en Europe. Noix, amandes, pistaches, fruits secs, autant d’aliments qui sont présents dans les rayons des magasins spécialisés en France ou en Allemagne. Face à cette demande européenne, les Turcs ont donc commencé à se mettre au bio dès les années 1980. Au fil des années, des réseaux de producteurs se sont créés pour collecter, contrôler et exporter cette marchandise. C’est de cette façon qu’est né Rapunzel, une entreprise de distribution basée en France. Une initiative qui a tellement bien marché que désormais plusieurs villages se sont entièrement convertis au bio. Désormais, c’est près de trois cents producteurs qui sont affiliés à Rapunzel. Environ soixante produits sont exportés en Europe.

Du marché au supermarché

Mais la grande nouveauté est l’entrée des produits bio dans la consommation des Turcs. À Istanbul, les marchés bio se sont multipliés ces dernières années. On en dénombre désormais une quinzaine dans toute la ville. Le plus grand a lieu tous les samedis à Bomonti, dans le quartier de Feriköy. Sur les stands, des fruits, des légumes mais aussi des produits d’entretien. Créé en 2006, le marché de Bomonti est une initiative de l’association Buğday qui lutte en faveur de l’écologie en Turquie. « Ce marché compte près de cent vendeurs et trente d’entre eux sont des producteurs », précise Neriman Erdem, membre de l’association. C’est le cas de Gökbora, qui vient de Bursa pour vendre ses fruits. En plus de celui de Bomonti, l’association Buğday s’occupe également de cinq autre marchés hebdomadaires dans Istanbul : Kartal (dimanche), Beylikdüzü (samedi), Bakırköy (vendredi) et Küçükçekmece (dimanche).

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Şebnem Yılmaz.

En plus des marchés, des magasins bios ont également ouvert leur porte. Şebnem Yılmaz a établi le sien il y a un an et demi dans le quartier de Beşiktaş sous le nom de Shima Organik. Consommatrice de produits bio depuis huit ans, Şebnem Yılmaz a assisté au développement du secteur : « Depuis quelques années, il y a une prise de conscience chez certains Turcs et le marché du bio augmente considérablement. Les gens se rendent compte qu’il y a de plus en plus de cancers, de maladies ou d’allergies chez les enfants. Tous cela est lié à notre alimentation. Par exemple, le gouvernement n’interdit pas l’importation de marchandises contenant des OGM ! ». Un constat partagé par Sinan Tüzer, gérant du magasin Balya Organik à Tophane. Depuis l’ouverture de son commerce il y a six ans avec sa sœur Dilek et son frère Barbaros, il a aussi vu son nombre de clients augmenter : « Avant, la Turquie se contentait d’exporter ses produits bio mais maintenant une petite partie de la population commence à vouloir manger plus sainement ». Sinan Tüzer, comme sa collègue Şebnem Yılmaz, achète principalement à des petits producteurs. Et les deux gérants sont unanimes : le bio a de l’avenir en Turquie.

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Barbaros Tüzer (gauche), Dilek Tüzer (centre), Sinan Tüzer (droite).

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Ayhan Sümerli, directeur de City Farm.

Et cela, Ayhan Sümerli l’a bien compris. Depuis 2010, il est la tête de la plus grosse chaine de magasins bio en Turquie : City Farm. En cinq ans, il a ouvert dix magasins dont sept rien qu’à Istanbul. Dans l’agroalimentaire depuis 1977, c’est à travers ses voyages en Europe qu’Ayhan Sümerli a découvert le mode de production biologique. « En Turquie, c’est une infime partie de la production agroalimentaire. En 2010, le bio représentait seulement 1,5 % de toute la surface agricole turque ». Un petit marché certes, mais en pleine expansion avec un chiffre d’affaire qui a été décuplé en cinq ans passant de 350 000 livres turques à 35 millions de livres turques. Alors, face à cette réalité, Ayhan Sümerli s’est même mis à vendre ses produits City Farm dans des grandes enseignes comme Migros ou Carrefour. « C’est une bonne opportunité pour notre entreprise. On se fait de la publicité et puis bien sûr c’est une façon de faire connaître le bio à un plus grand nombre ». Des enseignes qui ont aussi lancé leur propre gamme de produits biologiques.

Des produits sous contrôle ?

logoMais qui dit bio, dit certification. Comment peut-on être sûr d’acheter vraiment bio ? La France et l’Union européenne disposent de marques et de labels qui certifient la marchandise. Et bien en Turquie, c’est la même chose. « Le bio est très contrôlé ici et nous avons même une réglementation spécifique, similaire à celle européenne, avec la loi 5262 émise par le ministère de l’Agriculture », explique Ayhan Sümerli. Deux logos doivent absolument être apposés. Le premier est délivré par le ministère de l’Agriculture et le second émane des instituts de certifications privés et indépendants. La Turquie en compte vingt-neuf dont une partie sont étrangers comme Ecocert. Et dans les marchés ? « On contrôle tous les producteurs et vendeurs présents sur les marchés organisés par Buğday. Ils doivent être en règle sinon ils ne peuvent pas rester », indique Neriman Erdem. Şebnem Yılmaz est aussi très vigilante : « Certaines personnes font confiance à des agriculteurs locaux mais moi je ne vends aucun produit sans certification ». La production biologique est donc encadré par le gouvernement turc mais pour la gérante de Shima Organik, c’est encore trop peu : « Ce pays a un potentiel énorme mais nous avons besoin du Gouvernement. Il faut qu’il fasse plus d’effort ».

Une nourriture élitiste

fraisesLe principal problème du bio en Turquie semble donc être, comme partout, son coût. « Malheureusement, le bio est accessible à une partie de la population qui peut se l’offrir », constate Sinan Tüzer. Mais pour lui, certains produits sont au même prix : « Les légumes et les fruits par exemple restent très accessible. Mais les gens préfèrent acheter une pomme qui a fait 1000 kilomètres plutôt que celle qui vient d’à côté de chez eux mais qui coûte un peu plus cher ». Et comparaison faite, la différence n’est pas si exorbitante pour cette catégorie de produits. Le kilo de fraises bio coûte par exemple 10 TL sur le marché de Bomonti, dans un magasin quelques mètres plus bas le prix est de 9 TL. Pour Ayhan Sümerli, les consommateurs comparent souvent des aliments incomparables. « C’est la viande qui coûte le plus cher, presque le double du prix normal. Mais dans l’agriculture conventionnelle, les poulets sont dopés avec des substances chimiques pour grandir plus vite. Ils sont tués au bout de quarante jours alors qu’en agriculture biologique on attend quatre-vingt jours, le juste délai de maturation ». Pour le directeur de City Farm, le bio est un choix : « Certaines personnes préfèrent mettre leur argent dans une voiture, moi j’ai choisi de le dépenser dans mon alimentation ». Pour Sinan Tüzer et Şebnem Yılmaz, le choix a été fait depuis longtemps. Plus qu’une façon de manger, le bio est devenu pour eux un mode de vie, un combat qu’ils ne sont pas prêts d’arrêter.

Claire Villalon

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