International, Politique

Le Caire irrite Ankara

Alors que les relations bilatérales sont tumultueuses entre Ankara et Le Caire depuis la destitution de l’ancien Président égyptien Mohammed Morsi, un rapport révélant que le Président Abdel Fattah al-Sissi a rencontré à plusieurs reprises des membres du PKK risque de tendre davantage les relations entre les deux capitales.

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Un rapport des renseignements turcs, sorti le 27 juin dernier, révèle que des membres du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation terroriste en Turquie, aux États-Unis et au sein de l’Union européenne, ont rencontré le gouvernement égyptien au moins trois fois depuis décembre 2015.

Alors que, depuis décembre 2012, la Turquie avait entrepris des négociations avec A. Öcalan, leader du PKK emprisonné depuis 1999, qui avaient permis la cessation des combats faisant rage par intermittence depuis 1984, le nouveau rapport tombe alors que le conflit a repris depuis un an entre Ankara et le mouvement kurde.

Un rapport accablant

Selon le rapport, des membres du PKK auraient rencontré une première fois des représentants officiels égyptiens à Bagdad grâce à la médiation du gouvernement central d’Irak. Par la suite, une délégation du PKK aurait obtenu un visa de la part de l’ambassade égyptienne localisée dans la capitale irakienne pour se rendre en janvier au Caire, où ils auraient rencontré de hauts fonctionnaires des services secrets égyptiens comme prévu lors de la première rencontre.

Enfin, en avril dernier, sept membres du PKK et de groupes affiliés, telle l’Union des Communautés du Kurdistan, fondée par le PKK, auraient rencontré une dernière fois les autorités égyptiennes.

Mais le rapport ne s’arrête pas à relater ces rencontres. Préparé avec minutie par les services secrets, ce rapport révèle aussi que la maxime « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » pourrait bien se révéler véridique dans le cas des relations qui s’établissent entre le PKK et Le Caire.

Selon les services secrets turcs, durant la seconde rencontre, Le Caire aurait émis l’hypothèse qu’il pourrait offrir son soutien au PKK en lui fournissant armes et argent.

Afin de s’assurer que l’organisation terroriste obtiendrait bien ce soutien dont elle a besoin contre les forces gouvernementales turques, les membres du PKK ont assuré aux autorités égyptiennes qu’ils leur fourniraient de l’information sur les membres des Frères Musulmans (organisation considérée comme terroriste en Égypte, mais qui a le soutien du Président turc) vivant en Turquie et n’hésiteraient pas à commettre des actions contre ces derniers.

Des relations bilatérales fragiles

Ce rapport ne restera certainement pas sans réaction du gouvernement d’Ankara qui, depuis la destitution par un coup d’État militaire, en juillet 2013, de Mohammed Morsi, a des relations très tendues avec le nouveau chef de l’État égyptien : Abdel Fattah al-Sissi.

En effet, le Président turc, qui était un des plus grands soutiens de M. Morsi, a encore déclaré en mai 2015 : « Pour moi [Mohammed] Morsi est le Président égyptien, pas [Abdel Fattah al-] Sissi ». En outre, il n’a pas hésité à qualifier à plusieurs reprises ce dernier de « tyran illégitime », condamnant la destitution du premier Président élu démocratiquement avec qui il entretenait de bonnes relations.

Encore aujourd’hui, les relations entre la Turquie et l’Égypte, bien que rétablies, restent difficiles. Pas plus tard que le 17 juin dernier, le Premier ministre turc, Binali Yıldırım avait déclaré : «  Toute atteinte à la volonté du peuple est un coup d’État. Nous n’acceptons pas ça. C’est notre opinion sincère » ; faisant une référence à peine voilée au cas égyptien.

Le 19 juin dernier, la Turquie s’est de nouveau opposée à la décision d’un tribunal égyptien de condamner Mohamed Morsi à la prison à vie : «  Nous suivons avec une profonde inquiétude la décision de condamnation à perpétuité du premier Président égyptien élu démocratiquement, Mohamed Morsi, et emprisonné depuis 2013 […] Nous condamnons cette décision et nous estimons qu’elle n’apportera ni paix ni stabilité à l’Égypte ».

Lire aussi : http://aujourdhuilaturquie.com/fr/ankara-condamne-la-peine-de-prison-a-perpetuite-de-mohamed-morsi/

Le nouveau soutien de l’Égypte sera en toute vraisemblance perçu par Ankara comme un nouveau couteau dans le dos, d’autant plus que le gouvernement de Abdel Fattah al-Sissi a accordé l’ouverture d’un bureau au Caire au Parti de l’Union Démocratique des Kurdes Syriens (PYD), groupe affilié au PKK et considéré comme terroriste par la Turquie.

Ainsi, si des discussions sont en cours entre l’Égypte et la Turquie dans le but de rétablir leurs relations bilatérales et que le gouvernement égyptien n’a dans ce cadre pas exclu la possibilité d’extradition de Mohammed Morsi en Turquie à la demande du Président Erdoğan, ce nouveau rapport risque de grandement compliquer les tractations.

Le spectre du « Syndrome de Sèvre »

Avec ces nouvelles informations, c’est le « syndrome de Sèvre » turc qui risque de se réveiller.

Les observateurs de la vie politique turque, tel G. Dorronsoro, expliquent que la politique étrangère turque a toujours été marquée par le manque de confiance qui n’est autre que le reflet d’un « syndrome de Sèvre » qui n’a jamais été soigné et qui engendre cette crainte toujours présente du complot, interne ou externe, contre son intégrité territoriale.

La question kurde doit alors être lue dans l’angle des élites politiques turques qui la considèrent comme un complot contre l’unité nationale et comme une menace au nationalisme turque pouvant provenir autant de l’extérieur que de l’intérieur.

Le « syndrome de Sèvre » reste omniprésent chez les décideurs turcs avec une peur du complot par le voisin qui désirerait nuire à l’unité nationale de l’État en utilisant les « ennemis de l’intérieur » ; soit dans ce cas précis le PKK. Après la Syrie, l’Iran ou encore l’Irak, les États-Unis et l’Europe, c’est au tour de l’Égypte de risquer de devenir celui qui instrumentalise la carte kurde contre la Turquie aux yeux d’Ankara alors que le conflit avec le PKK a repris de plus belle.

Ainsi, en offrant son aide au PKK et un soutien tacite au PYD, le gouvernement égyptien deviendrait le nouveau comploteur qui permet à la guérilla kurde de se renforcer et de lancer potentiellement davantage d’attaques contre la Turquie. Or, jouer sur la carte kurde par une force étrangère laisse toujours un goût amer chez les décideurs à Ankara et influencera donc sa politique étrangère envers l’Égypte.

Par ailleurs, le fait que Bagdad ait facilité le rapprochement entre le PKK et Le Caire risque de compliquer davantage les relations entre l’Irak et la Turquie, déjà délicates depuis la chute de S. Hussein et qui ont connu une nouvelle vague de tensions depuis la fin 2015 ; Bagdad accusant Ankara de violer l’intégrité territoriale de l’Irak sous couvert de l’aide militaire fourni aux peshmergas kurdes irakiens dans leur lutte contre l’organisation Etat islamique.

En revanche, le Premier ministre turc a stipulé récemment que les divergences actuelles ne devaient pas empêcher d’établir des relations économiques et commerciales fortes. Reste à savoir si ces enjeux permettront, comme ce fut le cas ces derniers jours entre la Russie et Israël, de surmonter cette nouvelle difficulté.

Camille Saulas. 

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