Cinéma, Culture

Le cinéma turc à l’honneur au Festival de Cannes

En mai dernier, le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan a remporté le Grand Prix du Jury du Festival de Cannes pour son film Il était une fois en Anatolie. L’occasion de découvrir l’histoire du cinéma turc avec le célèbre critique cinématographique Atilla Dorsay.


Le film de Nuri Bilge Ceylan a été récompensé, ex-aequo, avec le film des Frères Dardenne. Vous étiez à Cannes durant le festival, qu’en avez-vous pensé ?

Le film a été une surprise pour nous tous car le réalisateur n’en avait pas tellement parlé en Turquie. C’est à peine s’il en avait soufflé mot à ses amis. Nous étions donc très impatients de le découvrir. C’est son film le plus « bavard », ce qui est étonnant de la part de Nuri Bilge qui, d’habitude, préfère les images et les gestes aux dialogues. Les trois quart du film se passent de nuit, dans l’Anatolie profonde. Il s’agit d’une enquête policière dans laquelle on ne comprend qu’à la fin le motif du meurtre. Ce qui fait que la tension règne tout du long. Les images sont magnifiques et le scénario est très bon. C’est une histoire propre à l’Anatolie mais c’est exprimé d’une façon tellement humaine qu’elle devient universelle, compréhensible par tout le monde.

Ce n’est pas la première fois que Nuri Bilge Ceylan est récompensé pour l’un de ses films. Selon vous, pourquoi plaisent-ils tant à l’étranger ?

Effectivement, Il était une fois en Anatolie est le cinquième film de Nuri Bilge Ceylan qui a reçu un prix pour chacun de ses films. C’est un réalisateur qui représente extrêmement bien le cinéma turc et par là-même, la Turquie, ses habitants et sa culture. De plus, ce qui est fantastique avec Nuri Bilge Ceylan, c’est qu’il se renouvelle sans cesse. À l’origine, il était plutôt spécialisé dans les documentaires. Il avait un style épuré, un sens de l’image qui n’avait jamais été vu auparavant en Turquie car il vient de la photographie. Et il ne travaillait qu’avec des acteurs amateurs (pour ne pas dire les membres de sa famille). Au fur et à mesure il est passé à des sujets qui racontent une histoire foncièrement dramatique mais qui met en valeur les relations entre l’Homme et la nature, par exemple, ou l’Homme et son milieu.

Vous dites que ses films représentent le cinéma turc. Quelles sont les caractéristiques de ce cinéma justement ?

C’est un cinéma populaire par excellence, avec des genres très précis, un cinéma qui aime afficher des grandes stars. Dans les années 1950, les gens s’enfermaient dans les salles obscures pour se distraire car la télévision n’a fait son apparition que très tardivement en Turquie, aux alentours des années 1970. Le cinéma turc existe depuis les années 1920, mais il s’est popularisé dans les années 1950, voire 1960.

L’époque appelée Yeşilçam…

C’était le nom d’une rue située dans le quartier de Beyoğlu, qui existe toujours d’ailleurs. Tous les bureaux des maisons de productions s’y sont installés durant cette époque, les années 1960. C’est la différence avec Hollywood qui puise ses racines dans les années 1920. Puis, Yeşilçam est devenu le nom d’un cinéma très populaire. À cette époque, on atteignait parfois 300 films par an. Chaque week-end les gens allaient voir un film turc. Cela a duré jusqu’aux années 1975. Puis, il y a eu l’arrivée de la télévision et des « films pornographiques ». C’était la continuité des années 1968 avec l’abolition de la censure et des tabous sur la sexualité. Cette période a d’ailleurs beaucoup nui au développement du cinéma turc en tant qu’art. Le renouveau apparaît à l’aube des années 1980.

C’est-à-dire ?

Yeşilçam n’existe plus. En revanche, une nouvelle génération de metteurs en scène fait son apparition. Il y a moins de grosses productions, les films sont plus personnels, ils ont une esthétique particulière. Erden Kıral, Ömer Kavur, Yavuz Özkan, Şerif Gören, Yavuz Turgul et aussi Zeki Ökten, toute cette génération de metteurs en scène et réalisateurs suit les pas de Yılmaz Güney, le réalisateur du célèbre film Yol. Leurs films sont durs et font passer un message politique. Ce sont, à ce propos, ces mêmes réalisateurs qui occupent les écrans durant les années 1990, période où le cinéma subit à nouveau une crise. Les chaînes privées entrent en jeu et les maisons hollywoodiennes ouvrent leur bureau ici en Turquie pour distribuer directement leur film. Les gens se ruent sur les films hollywoodiens. Le cinéma turc, lentement, tente de regagner sa place. Ce qu’il a réussi à faire depuis les années 2000.

Ce qui nous amène à parler du cinéma turc d’aujourd’hui. Comment le décririez-vous ?

Aujourd’hui, on produit tous les styles. Mais il y a beaucoup de films politiques qui parlent, notamment, du coup d’Etat de 1980 mais aussi de la situation politique actuelle en Turquie. On se penche également sur les films historiques. Il y a une dizaine de jeunes réalisateurs très prometteurs. Nuri Bilge Ceylan fait partie de cette génération et autant dire qu’il a réussi à se faire une place dans ce milieu.

On a vu que beaucoup de films turcs ont leur place dans des festivals tels que le Festival de Cannes. Plus globalement, quel intérêt la France porte-t-elle au cinéma turc ?

Disons que la France est un pays qui a toujours fait preuve de curiosité concernant le cinéma. Je me souviens que dans les années 1970, dans le quartier latin à Paris, certaines salles consacraient une semaine au cinéma turc.

C’est aussi la France qui a accueilli certains de nos réalisateurs dans leurs moments difficiles. Cela a été le cas pour Yılmaz Güney par exemple. Et je crois que cela va continuer. Il y a de plus en plus de festivals désireux de programmer des films turcs, à Cannes mais aussi à Amiens, Nantes ou encore Paris. Et cet intérêt se ressent également à l’étranger. Le film de Semih Kaplanoğlu Bal, a ainsi reçu l’Ours d’or à Berlin en 2010 et La Boîte de Pandore de Yeşim Ustaoğlu a été récompensé de l’Huître d’or au Festival de San Sebastian en Espagne.

Cet automne, le directeur du Festival de cinéma de New York a même décidé de réaliser une rétrospective du cinéma turc. On peut le dire, actuellement le cinéma turc est en plein essor.

Juillet 2007

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *