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Le Conseil militaire suprême s’apprête à renouveler l’état-major

Sur fond d’interventions dans le Sud-Est du pays, dans le Nord de l’Irak et de la Syrie, les hauts gradés et les autorités civiles se retrouvent du 3 au 5 août pour la réunion annuelle du Conseil militaire suprême (YAŞ). Présidé par le Premier ministre -une autorité pourtant contestée jusqu’en 2013-, le Conseil va procéder au renouvellement de l’etat-major, aux promotions d’officiers mais aussi à des mises à la retraite. Les soldats suspectés de comploter contre le gouvernement et les militaires supposés proches du mouvement Gülen sont sur la sellette.

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Le Premier ministre Davutoglu accueilli au siège de l’état-major.

Les forces armées turques sont sur tous les fronts. Tandis que les frappes de l’aviation s’accentuent contre les bases du PKK dans le Sud-Est du pays et dans le Nord de l’Irak après avoir ciblées le groupe Etat islamique en Syrie, le Conseil suprême de l’armée se réunit pendant trois jours à Ankara. En théorie, les avancements dans l’armée sont une affaire vite réglée : plus on vieillit, plus on accède aux grades supérieurs ; et lorsqu’on a atteint les plus hautes positions, il est temps d’être mis à la retraite. Cette année, c’est ce qui devrait se produire, la crise avec l’autorité civile étant globalement dissipée, mais des zones de conflits subsistent.

En théorie, des promotions programmées d’avance

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Necdet Özel, actuel chef-d’état major des armées.

Après une cérémonie au mausolée d’Atatürk (le Anıtkabir), le Premier ministre Ahmet Davutoğlu a ouvert ce matin à 11h15 la réunion annuelle du Conseil militaire suprême (Yüksek Askeri Şura, YAŞ) qu’il présidera. Parmi les décisions qui seront rendues publiques dans une déclaration du président de la République mercredi prochain, la promotion du général Hulusi Akar au poste de chef d’etat-major des armées. Comme le veut la tradition, c’est donc le commandant de l’armée de terre qui prendra la succession du général Necdet Özel, 28ème chef d’état-major, nommé le 4 août 2011. La transition devrait être effective le 14 août, le général Necdet Özel ayant déjà achevé les visites de courtoisie précédant sa retraite.

En revanche, la promotion du successeur du général Hulusi Akar à la tête de l’armée de terre n’est pas encore fixée. Poste clé à long-terme puisqu’il conduit à la direction de l’ensemble des armées, il est traditionnellement attribué au commandant de la gendarmerie. Pourtant, l’actuel commandant de la gendarmerie, le général Abdullah Atay, n’est pas annoncé à la tête de l’armée de terre et il se pourrait que ce soit l’actuel chef de l’armée veillant sur la région de la mer Egée, le général Galip Mendi, qui soit promu à ce poste. Mais ce dernier est aussi annoncé comme le prochain commandant de la gendarmerie, ce qui repousserait alors sa nomination. Dans ce cas, ce serait le commandant de la 1ère armée terrestre, le général Salih Zeki Çolak, qui serait appelé à la direction de ce corps.

L’actualité s’invite aussi dans un programme normalement calculé d’avance. Les frappes conduites par les chasseurs F-16 turcs pourraient conduire à la prolongation du commandant de l’armée de l’air dans ses fonctions. Contrairement à ce qui était prévu, le général Akın Öztürk ne serait donc pas remplacé par le général Abidin Ünal, commandant de la défense anti-missile sur la base d’Eskişehir.

Les purges continuent mais changent de camp

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Avec les procès Ergenekon et Balyoz, la justice a touché l’institution militaire.

Séquelle des procès Ergenekon et Balyoz, ciblant des personnalités influentes (militaires, journalistes, politiciens,…) suspectés de comploter contre le gouvernement, la nomination du successeur du commandant de la marine devrait être reportée. A cause des arrestations et des incarcérations parmi les hauts gradés de l’institution, il n’a pas été possible de trouver un remplaçant à l’amiral Bülent Bostanoğlu. Il sera donc prolongé dans ses fonctions pour une année supplémentaire tandis que le vice-amiral Veysel Kösele sera promu amiral dans le but de lui succéder lors du prochain Conseil militaire suprême d’août 2016. Avec l’annonce récente de l’acquittement de nombreux militaires, principalement des marins, ces derniers espèrent désormais reprendre l’avancement normal de leur carrière.

A contrario, d’autres officiers suspectés d’être affiliés au mouvement Gülen pourraient être écartés de l’armée en étant mis à la retraite, la méthode de licenciement habituelle au sein de la hiérarchie militaire. Le prédicateur Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis depuis 1999, est en conflit ouvert avec l’actuel parti au pouvoir après avoir été son allié, et les membres de son organisation se seraient infiltrés dans différentes branches de l’administration, en particulier sécuritaire et judiciaire.

La mainmise enfin reconnue des civils sur le YAŞ

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En 2013 le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan présidait seul le YAS, une première.

Ces promotions et mises à la retraite témoignent en tout cas de la mainmise des autorités civiles sur l’armée, désormais incontestée. Dans le cadre du processus de démocratisation des relations civilo-militaires conduit dans la perspective de l’adhésion à l’Union européenne, l’institution militaire a été visée par de nombreuses réformes et procès visant à l’éloigner de la scène politique. En 2009, le chef d’état-major des armées, le général İlker Başbuğ, est même venu témoigner à la barre du procès Ergenekon, un fait inédit. Condamné à la prison à perpétuité en août 2013, il a finalement été remis en liberté un an plus tard.

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Ilker Basbuğ condamné à la perpétuité en 2013, libéré un an plus tard.

Les premières réformes ont touché le Conseil national de sécurité (Millî Güvenlik Kurulu, MGK), organe central qui avait servi aux militaires pour s’ingérer dans la vie politique depuis le coup d’Etat de 1980. Le Conseil militaire suprême (YAŞ) a fait l’objet d’une refonte plus tardive, les années de crise se cristallisant entre 2010 et 2013. En 2010, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan avait cherché à bloquer les promotions prévues par le haut commandement militaire, grippant ainsi une mécanique bien réglée et dans laquelle les autorités civiles étaient réduites au rôle de spectateur, chargées seulement d’entériner les décisions de l’état-major. L’année suivante, les hauts gradés avaient alors mis en scène un coup de théâtre retentissant : la plupart des commandants préférant démissionner collectivement de leurs fonctions plutôt que de voir le pouvoir civil s’ingérer à nouveau dans leurs affaires. Seul le commandant de la gendarmerie, le général Necdet Özel, n’avait pas « claqué la porte » au nez du Premier ministre et avait été récompensé par une promotion au rang de chef d’état-major des armées. La tragédie au sommet de l’institution militaire a pris fin en 2013 lorsque la présidence du Conseil militaire suprême fut incarnée par le seul chef du gouvernement, et non partagée avec le chef d’état-major, en fait véritable modérateur des débats.

Désormais, l’état-major se concentre donc sur sa mission militaire, et agit sous l’autorité du pouvoir civil, et plus comme un organe indépendant. Le possible retour de l’état d’urgence dans le Sud-Est du pays dans le contexte d’escalade de la violence entre les forces de l’ordre et la guérilla kurde du PKK, ne sera donc plus un prétexte à l’action autonome de l’armée. On rappelle à ce sujet, que le protocole EMASYA, conclu en 1997, au lendemain du renversement du gouvernement de Necmettin Erbakan, et qui autorisait les forces armées à déplacer des troupes sans en avertir le gouverneur de la province en question, a été abrogé en 2010.

Damien Lannaud

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