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Le détroit des Dardanelles : trente siècles de conflits

« Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même. » Sir Walter Raleigh

Sur la côte Ouest de la Turquie, le détroit des Dardanelles, qui porte en turc le nom de Çanakkale Boğazı (détroit de Çanakkale), constitue un étroit passage maritime – 1,4 km au plus étroit – reliant la mer Egée au Sud à la mer de Marmara au Nord. Ce sont les Vénitiens et les Génois qui, au XIème siècle, ont nommé le détroit « Dardanelli », au pluriel : une référence aux Dardanes, peuplade autochtone censée descendre, selon Homère, de l’ancêtre éponyme Dardanos, fondateur de la dynastie des rois troyens.

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Troie donc, là où tout commença. Selon les récits antiques, cette ancienne cité semi-légendaire aurait été le théâtre de guerres répétées. Lieu de friction par excellence, les Dardanelles ont refait parler d’elles en 1915, dans le cadre de la première Guerre mondiale. La « bataille des Dardanelles », aussi appelée « bataille de Gallipoli », « bataille de Çanakkale » pour les Turcs (Çanakkale Savaşı) ou même « campagne des Dardanelles » pour montrer sa longue durée, opposa en effet les troupes de la Triple Entente à celles de la Triple Alliance, alliée à l’Empire ottoman.

Aujourd’hui, les lieux portent toujours le poids de cette Histoire ; une Histoire qui aura vu de nombreux peuples se déchirer sur ces terres brûlantes de convoitise et de fierté, et de nombreux hommes mourir pour la vanité des plus Grands.

3e millénaire av. JC – 1er siècle av. JC : les ruines de Troie

IMG_4990Sur le bord de la mer Egée, à l’entrée du détroit des Dardanelles, s’élevait il y a maintenant trente siècles la légendaire ville de Troie. Légendaire puisque l’histoire de Troie nous est parvenue par le célèbre aède Homère. L’histoire raconte qu’Hélène, épouse de Ménélas, est séduite et emmenée par Pâris à Troie. Pour venger le déshonneur qui s’abat sur la maison de Ménélas, les rois grecs s’allient afin de détruire la ville parjure de l’épouse infidèle.

Les restes supposés des neuf villes de Troie successives ont été exhumés et apparaissent sous les yeux ébahis des touristes en mal de légendes. La visite vous fait progressivement découvrir les différentes Troie, rasée huit fois.Si les touristes ne peuvent s’attendre à découvrir une ville bien conservée, les fondations et quelques murs apparents ravissent leur imagination.

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Pour compléter ces ruines mythiques, le musée de Çanakkale présente une collection variée d’objets troyens. Les restes de la ville d’Hélène, Pâris et Priam, détruite avec acharnement tout au long des siècles antiques, annoncent la violence qui va envahir les Dardanelles des siècles plus tard.

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Comme pour rappeler l’importance de l’événement mythologique, la ville de Çanakkale a acheté le cheval de Troie du célèbre film avec Brad Pitt et l’expose dans le port de la ville.

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1915 – 2015 : les Dardanelles, mémoire des deux rives

Le 18 mars 1915 reste dans la mémoire turque comme l’emblème d’une nation forte, unie face à l’envahisseur, affirmation d’un état au cœur des enjeux européens : la date fleurit à flanc de coteau le long de la rive asiatique de Çanakkale, bien visible aux vaisseaux qui traversent aujourd’hui les eaux du détroit des Dardanelles. Cette date marque le début de la terrible bataille des Dardanelles qui verront s’opposer Anglais, Français, Australiens et Néo-Zélandais, aux Turcs et Allemands. On remarquera la présence d’un bataillon de tirailleur sénégalais dans les rangs français. La victoire ottomane perdure dans les esprits, magnifiée cent ans après, preuve que l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », pouvait encore lutter pour que vive la patrie, « pour le nom d’Allah ».

Deniz Muzesi, le musée de la marine de Çanakkale :

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Un monument à la gloire du soldat devenu général de guerre et leader de la nation, fondateur de la Turquie moderne : Mustapha Kemal Atatürk. Né en 1881, la mémoire perdurera toujours pour les Turcs, comme l’indique le signe infini sous sa statue. Il contemple le soleil qui se couche entre deux rives et veille sur les cargos de tous horizons qui viennent mouiller dans le détroit désormais pacifique. Aux bords de ces eaux, Asie et Europe sont réunis sous les yeux d’un homme qui toute sa vie aura œuvré à la réconciliation et au rêve de l’Europe élargie. Le parc s’étend jusqu’à la forteresse, aujourd’hui bâtisse militaire dont quelques salles ont été transformées en musée. Entre les bougainvilliers en fleurs et les oliviers, des reliques de canons et de mines jonchent l’herbe, toutes marques confondues : Schneider, Krupp…

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En 1915, depuis le 17 février, une escadre anglo-française menée par le Queen Elizabeth pilonnait les positions ottomanes sur la côte. Le 25 février, les premières fortifications à l’entrée des Dardanelles sont écrasées et le passage déminé. Forte de ces victoires, une flotte de 18 cuirassés, croiseurs et destroyers tente de forcer le passage le plus étroit des Dardanelles, seulement 1,5 km. Mais les dragueurs n’avaient cependant pas identifié tous les champs de mines et à 15h15, le cuirassé français Bouvet coule en deux minutes.

seyitLes navires britanniques HMS Irresistible et HMS Inflexible coulent aussi sur les mines, ainsi que HMS Ocean, après avoir été touché par un obus lancé par le Caporal Seyit : celui-ci aurait porté sur son dos l’obus de 200 kg, alors que la machine pour le transporter jusqu’au canon avait été mise hors d’état de marche par un bombardement anglais. L’épisode a causé d’importants dégâts dans la flotte anglaise puisque HMS Irresistible, venu porter secours à HMS Ocean, aurait alors heurté une mine et coulé à son tour. La victoire maritime est jugée impossible, et une opération terrestre est programmée. Le 25 avril 1915, les troupes ANZAC (Australian and New Zealand Army Corps) débarquent sur la péninsule de Gallipoli, au cap Helles et dans la baie d’Anzac, tandis qu’une contre-offensive frappe la côte à Orhaniye Tepe et Koum Kalé pour faire diversion. D’avril à août 1915, sans relâche, les combats jalonnent les côtes de Gallipoli : Kum Kale, Eski Hisarlık, Kanlıdere, Kerevizdere, autant de noms qui marquent l’Histoire, autant de tombes et de mémoriaux qui s’étendent entre les bruyères de la côte.

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Le musée témoigne de l’histoire personnelle des soldats : la mémoire individuelle rejoint la mémoire collective au travers des lettres, des balles perdues, des bidons défoncés, ronds pour les allemands, carrés côté français. Les noms s’alignent, en mémoire des armées qui se sont succédées, des généraux illustres. Le 5e régiment d’Atatürk y connait une gloire éternelle.

Le musée de la guerre de Kabatepe :

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Nous rejoignons le musée mémorial de Kabatepe. Dix salles commémorent les combats avec force images de synthèse, reconstitutions historiques et musiques héroïques. Les mises en scène serrent le cœur, l’esprit conçoit enfin l’exaltation du combat, visualise le champ de bataille, difficile à imaginer sous le soleil de Çanakkale. L’ensemble est grandiose, bien que l’on perçoive un peu trop, derrière les faits, la volonté mal dissimulée de glorifier la nation turque à la faveur de la guerre. On en sort les yeux troublés par les scènes violentes et par les affiches agressives qui retracent l’histoire de la propagande destinées à l’arrière. Sans doute l’effet est-il celui recherché : les plages idylliques d’Egée sont hantées un instant par ces souvenirs de guerre. 56 643 soldats ottomans sont tombés aux Dardanelles, 56 707 soldats alliés. De Lone Pine à Çanakkale Şehitleri Anıtı, les commémorations de chaque camp se sont succédées en ces mois de mars et avril 2015, pour rendre hommage aux victimes du conflit mondial, en ce lieu où l’on combat depuis plus de trente siècles.

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Le cimetière marin de Kabatepe :

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Le chemin de rocaille se perd entre les ajoncs qui cachent à l’étranger les aspérités abruptes du terrain. Tout autour un grand calme, malgré les cigales qui lancent au ciel leur trille monotone et assourdissante. Au détour du sentier, la mer. Elle miroite de mille feux sous le soleil déjà déclinant de la fin d’après-midi. La sombre silhouette d’une île grecque se découpe sur l’horizon, sans doute pour permettre de signifier cette ligne inexistante entre ciel et terre. Le regard se perd au loin… Ainsi, rien n’a changé. Le 5e régiment d’Atatürk, depuis ces côtes troyennes, observait, comme ses ancêtres avant lui, les troupes d’ANZAC montées à l’assaut. « Qui tient la mer tient le monde ». Le soldat, du haut de ce blockhaus de pierre sèche dressé au bord des plages, tient en ses mains le monde entier, et la vie de milliers d’hommes, à bout de fusil.

IMG_4926Comment comprendre encore quand la mer est si calme, quand le ciel est si bleu ? Quand seul le goéland peut encore pousser un cri de détresse, en réponse aux grillons frondeurs ? Comment savoir qu’ici, les hommes sont tombés sous le feu des canons ? Quelques ruines éparses avivent l’esprit, suscitent le souvenir. 18 mars 1915. Atatürk lance à ses troupes : « non pas combattre mais mourir ». Et ils sont morts. Au détour du sentier, le cimetière marin d’ANZAC tombés aux Dardanelles. Des tombes blanches, lumineuses sous les caresses obliques du soleil qui les effleure timidement. Souvent, des âges gravés dans le marbre. 19, 20 ans. L’Histoire, soudain, prend à la gorge, dans son atroce simplicité : ce n’était que des enfants. Parfois, quelques mots retenus pour toujours à la mer qui a pris ces fils ; entre un rosier et une touffe de lavande balancée doucement aux vents d’Egée, la Bible, « qui meurt pour moi aura la vie éternelle ».

IMG_4936Comme elles sont loin, ces images tumultueuses de combat, ces musiques tragiques et entraînantes à la fois, qui font frémir d’angoisse et de fierté ! Elles semblent un peu factices, ces bribes de mémoire reconstituées, quand on voit sans mise en scène le décor nu du drame. Pas de musique, de larmes ni d’élans héroïques, mais du recueillement, une sorte de timidité humble. Le coquelicot essaimé en souvenir semble rappeler dans sa fragilité : ils ont deux trous rouges au côté droit. Ils dorment, ne les dérangez pas. Le cours du temps s’arrête, suspendu entre les pins, entre les tombes. La mer, toujours recommencée, vient mourir en vagues sages sur le sable rongé de temps. Le soleil, la mer, le vent. Et l’éternel soldat, qui contemple l’Orient de son cimetière marin.

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Le chemin du retour mène de la petite ville d’Eceabat jusqu’au port de Çanakkale. Aux derniers rayons l’on s’éloigne, paisibles sur le ferry qui rallie sans frémir les deux rives du détroit. Il y a cent ans, dans un dédale de mines englouties, nous serions mortes.

Noémie Allart, Anne-Laure Gatin & Elisabeth Raynal

3 Comments

  1. Vansy dent

    Quel beau texte. Simple, delicat mais la puissance des mots rappelle bien le drame qu s’est passé dans cette contrée.

  2. FRENOVE jean-marc

    Bravo les filles, je me joins à Vansy dent pour vous dire le bonheur de lire votre beau texte

  3. STELLA VICARI VVE LEQUIN

    Merci Mesdames pour cet exposé.
    A l’ école j’ étais passionnée par les récits d’Omère, que j’ ai appris partiellement par coeur, mais avec vous
    nous touchons au plus près la réalité et la cruauté de l’ histoire.
    Merci encore.

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