Economie, International, Politique

Le malaise de l’Union européenne : une identité à inventer

Si l’Europe est aujourd’hui une réalité omniprésente dans notre vie quotidienne, puisqu’environ les trois quarts des lois et règlements nous concernant émanent des instances européennes, les citoyens des pays membres ne se sentent pas Européens pour autant, loin s’en faut ! De sondage en sondage, il apparait clairement que les Européens ont perdu confiance dans l’UE.18898145409_8454d355b6_bC’est le constat dressé par l’institut Jacques Delors à la suite du rapport commandé à Gérard Bouchard, un professeur québécois de sciences humaines, qui pointe l’insuffisance du sentiment d’appartenance comme la racine du malaise de l’Union européenne[1].

Quelles sont au fond les causes de ce malaise et peut-on y remédier ?

Une Europe en quête d’identité

Rappelons qu’au départ, l’Europe s’est construite sur fond de conflits mondiaux dans l’espoir de bâtir un espace de paix. Or, ces circonstances n’étaient pas propices à la naissance d’un sentiment de fierté ou d’enthousiasme chez les Européens.

Selon l’analyse de Gérard Bouchard, « le fait de construire sur les atrocités de la guerre et d’autres crimes perpétrés par des pays européens (colonialisme, esclavage, totalitarisme, fascisme, génocides…) a nourri un sentiment de culpabilité et de honte qui est désormais quelque peu paralysant. Il étouffe les sentiments de fierté, de confiance et d’enthousiasme dont l’avenir de l’UE a aujourd’hui désespérément besoin ».

Le second objectif était la création d’un espace de prospérité économique intégrant au fur et à mesure le plus grand nombre d’États. C’est donc sous l’égide de la loi du marché et du libéralisme économique que s’est construite l’Europe « Faisons des affaires, l’identité viendra après... ». Dès lors, dans un contexte de crise économique, l’Union européenne manque de crédibilité et les Européens n’y trouvent plus vraiment d’intérêt, l’expérience récente du Brexit nous l’a démontré.

Finalement, dès le départ, l’Europe ne s’est pas construite autour de valeurs communes.

Or, comme l’a souligné Pascal Lamy, président d’honneur de l’Institut Delors, « il manque un ingrédient essentiel dans la constitution de l’Europe : la dimension imaginaire, symbolique, culturelle, qui cimente les appartenances ». Dans ces conditions, inutile d’organiser des élections européennes et de choisir un président de la Commission européenne si personne ne s’y reconnait…

Pourtant, les acquis de l’UE sont nombreux et trop méconnus.

Tout d’abord, l’objectif premier de créer un espace de paix a été pleinement atteint puisque l’Europe n’a plus connu aucune guerre et cette zone de paix et de démocratie est enviée de l’extérieur.

En outre, on pourrait faire prendre conscience aux Européens que, sans l’Europe, de nombreux avantages concrets économiques et sociétaux n’existeraient pas : la stabilité des prix de la zone euro, les budgets de Programmes-cadres européens en matière de recherche et développement, l’existence de normes élevées en matière de sécurité sanitaire et d’environnement, la mobilité professionnelle, pour n’en citer que quelques-uns.

En réalité, l’Europe souffre surtout d’une crise de confiance du citoyen directement liée au fonctionnement opaque de « Bruxelles »

La crise de confiance du citoyen face à l’opacité du fonctionnement de l’UE

Depuis les débuts, les Pères de l’Europe, méfiants à l’égard des nations et du processus démocratique, ont choisi délibérément de construire l’UE par le haut, via ses élites… Ce faisant, ces dernières ont engendré un problème de légitimité qui perdure aujourd’hui, auquel s’ajoute une véritable opacité dans le fonctionnement de l’UE. En effet, les instances du pouvoir européen ne sont pas visibles, le pouvoir européen apparaît aux citoyens comme anonyme, éloigné de leurs préoccupations quotidiennes immédiates et ses arcanes sont difficilement compréhensibles.

Les hommes politiques sont aussi responsables de cette crise de confiance, en critiquant Bruxelles à chaque échec. Ceux qui refusent de prendre des décisions à « Bruxelles » sont aussi ceux qui font ensuite porter la responsabilité de décisions non prises ou de décisions impopulaires à l’Europe !

Alors, comment créer une identité européenne et un sentiment d’appartenance commun ?

En réalité, l’identité européenne existe ! Les pays de l’Union européenne partagent bien un héritage commun fondé sur la philosophie grecque, le droit romain ou encore le christianisme, ainsi que des valeurs communes comme la démocratie, le respect de diversités, la tolérance, la solidarité… Reste donc à diffuser cette identité. Pour ce faire, il conviendrait de réaliser un travail de pédagogie, de favoriser davantage la rencontre des peuples et de partager plus de symboles, cette démarche ne pouvant venir que d’une volonté politique forte des États de relancer la confiance et la fierté des Européens.

Un travail de pédagogie de la part des médias et du monde éducatif serait précieux.

S’agissant des médias grand public, leur rôle est essentiel. Ces derniers parlent peu de l’Europe et souvent de ce qui ne fonctionne pas bien au lieu de mettre en relief les succès. Des émissions radio ou TV telles que l’Eurovision dans d’autres domaines, artistiques ou sportifs, permettraient de promouvoir une vraie culture européenne. On pourrait aussi imaginer l’instauration d’une chronique européenne dans les journaux télévisés et des pages européennes dans les journaux gratuits à très large public.

L’école aussi joue un rôle crucial dans la transmission de la culture européenne. Sur ce point, de nombreuses pistes seraient à explorer, telles que l’introduction de cours de citoyenneté européenne dès le primaire ou l’apprentissage de l’Histoire européenne, son fonctionnement, ses institutions, la multiplication de programmes d’échanges scolaires ou encore l’apprentissage plus poussé de langues étrangères.

Le facteur humain est également déterminant, c’est de la rencontre de l’autre que nait une communauté de peuples. La réussite des programmes d’échange des étudiants Erasmus qui après 30 ans d’existence ont touché 33 pays participants et plus de 3,3 millions d’étudiants a largement montré ses fruits. D’ailleurs en France, les jeunes (18-34 ans, 56%) sont bien plus favorables à l’Europe que leurs ainés (+50 ans, 31 %).

Enfin, le développement de symboles tels que l’instauration de la journée de l’Europe le 9 mai[2] qui pourrait être déclarée jour férié, la création d‘une carte d’identité européenne, la systématisation du drapeau européen, la diffusion plus large de l’Hymne européen (auquel on pourrait associer des paroles) ou de la devise de l’UE (« Unis dans la diversité ») alimenterait la construction progressive de cette culture européenne.

En conclusion, l’identité européenne existe, faut-il encore que les responsables politiques soient prêts à se donner les moyens nécessaires pour la promouvoir.

Sabine Schwartzmann

 

[1] Gérard Bouchard, « L’Europe à la recherche des Européens : la voie de l’identité́ et du mythe », Études & Rapports n° 113, Institut Jacques Delors, décembre 2016

[2] En hommage à la déclaration Schuman du 9 mai 1950

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