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Le New York Times Magazine dédie un article à Didier Raoult et à l’hydroxychloroquine

Le 12 mai, le journaliste Scott Sayare a publié dans le New York Times Magazine un article sur le « remède douteux pour la Covid-19 » du docteur Didier Raoult : l’hydroxychloroquine. Aujourd’hui la Turquie en a fait une synthèse.

Ce traitement est devenu le traitement préféré de Donald Trump qui dit l’utiliser tous les jours depuis qu’il en a eu connaissance. Sa revendication d’un taux de guérison de 100 % a choqué les scientifiques du monde entier. Didier Raoult a, par ce biais, acquis une renommée internationale. Des tests de ce traitement ont ainsi été lancés en France, en Italie, en Chine, en Inde et dans de nombreux autres pays. Un essai pharmaceutique sur cinq dans le monde portait sur l’hydroxychloroquine. Pourtant, ce remède affiche de plus en plus de doutes et de suspicions.

Qui est Didier Raoult ?

Didier Raoult a fondé et dirige l’hôpital de recherche connu sous le nom d’Institut Hospitalo-Universitaire Méditerranée Infection, ou IHU, à Marseille. Cet éminent microbiologiste, récipiendaire du Grand Prix Inserm, l’un des premiers prix scientifiques français, est décrit par le New York Times Magazine comme quelqu’un qui « déteste le consensus et la courtoisie » et qui croit que « la science et la vie devraient être un combat. »

C’est ainsi que le docteur Raoult pris l’habitude de dire « nous savons guérir le Covid-19 », poussant ses collègues à le comparer à Napoléon. Interrogé par un journaliste sur sa tendance à « nager à contre-courant » de la pensée scientifique, Didier Raoult a rétorqué : « Je suis celui qui est le plus loin devant ». Ainsi, Axel Kahn, généticien et médecin qui le connait depuis près de 40 ans, affirme : « l’une des caractéristiques permanentes du professeur Raoult est qu’il sait qu’il est très bon ». Il ajoute cependant : « mais il considère que tout le monde est sans valeur ».

Au sein de l’IHU où travaille le docteur Raoult, les chefs de département qui ont travaillé sous sa direction durant toute leur carrière décrivent son système comme « ancestral », « familial » et « clanique », comme l’indique notamment Michel Drancourt, l’un des plus anciens collaborateurs de Raoult. Il est « le patriarche », réputé comme « bienveillant » pour certains.

Souvent comparé au sorcier Gandalf du Seigneur des Anneaux ou à un druide sur les réseaux sociaux, Didier Raoult est décrit par Scott Sayare comme « un homme de 68 ans, robuste, mais aux traits fins, avec des pommettes hautes et une bouche serrée et méprisante ». Et lorsque le journaliste français Hervé Vaudoit lui demande pourquoi il adopte cette posture, le professeur Raoult répond : « Parce que ça les fait chier. »

Fidèle à son image d’homme à « contre-courant », il est convaincu qu’il est difficile d’accomplir de grandes choses sur les sentiers battus, en suivant les théories et outils habituels. « J’ai passé ma vie à être “contre” », explique celui qui estime que sa philosophie s’inspire de « maître Nietzche », tandis que, selon une enquête, il est désormais considéré comme l’une des « personnalités » les plus populaires de France, « avec un appel aux extrêmes populistes ».

Les connaissances de Didier Raoult

Selon le New York Times Magazine, Didier Raoult a passé une partie de son enfance à Dakar où son père était médecin militaire. Il annonce qu’il a alors pris de la chloroquine durant toute son enfance pour parer au paludisme.

Le début de sa carrière est marqué par l’expérimentation du repositionnement des médicaments. Scott Sayare explique que c’est dans les années 1990 que le docteur a fait ses premiers tests sur « l’effet de l’hydroxychloroquine sur une infection fréquemment mortelle connue sous le nom de fièvre Q, causée par une bactérie intracellulaire. Comme les virus, les bactéries intracellulaires se multiplient dans les cellules de leurs hôtes ; Raoult a découvert que l’hydroxychloroquine, en réduisant l’acidité dans les cellules hôtes, ralentissait la croissance bactérienne. »

Pour ce qui est de l’azithromycine, c’est en 2018 que Raoult et une équipe de chercheurs ont démontré une forte activité dans les cellules infectées par le virus Zika.

Le docteur Didier Raoult est notamment reconnu en France pour ses nombreuses publications et découvertes. Les chercheurs biomédicaux en France écrivent environ dix articles scientifiques chaque année, soit une centaine au cours d’une carrière. Le nom du docteur Raoult se trouve bien au-dessus avec plusieurs milliers de publications scientifiques. Ces huit dernières années, il a publié plus de 100 articles à l’année. En 2020, il compte déjà 54 publications.

Il est ainsi réputé pour être un travailleur infatigable, bien qu’il atteigne un tel taux de publication extrêmement élevé du fait qu’il attache son nom à la quasi-totalité des articles produits par son institut.

Cependant, il est aussi décrié comme ayant des « prétentions scientifiques tendancieuses, empiétant parfois sur des domaines qui vont bien au-delà de l’étendue de son expertise ». Par ailleurs, le journaliste du New York Times Magazine souligne qu’« il est sceptique, par exemple, quant à l’utilité de la modélisation mathématique dans le domaine de l’épidémiologie. »

Quant à la Covid-19, le professeur Raoult n’a tout d’abord pas cru que le virus se propagerait hors de Chine ou que celui-ci poserait un problème d’une telle ampleur alors même que l’OMS annonçait déjà une réunion d’urgence. Dans une vidéo sur la chaîne YouTube de son institut, il déclarait : « le fait que des gens soient morts d’un coronavirus en Chine, je n’ai pas l’impression que cela signifie beaucoup de choses pour moi ».

Comment l’expérience s’est-elle déroulée ?

En mars dernier, Didier Raoult a annoncé que son hôpital testerait et traiterait à l’hydroxychloroquine et à l’azithromycine toute personne désireuse de se présenter. C’est alors que de nombreuses personnes se sont présentées à l’entrée de l’IHU pour bénéficier du traitement. Le 16 mars, l’institut a publié un taux de guérison de 100 %.

Le New York Times Magazine a rencontré l’un des patients du docteur, Jacques Cohen, 76 ans, qui prenait depuis deux jours de l’hydroxychloroquine et de l’azithromycine : « Ça va mieux », a-t-il déclaré à travers son masque. Sa fièvre était tombée et il avait commencé à retrouver son goût.

D’après le New York Times, l’hydroxychloroquine et l’azithromycine contiennent des « molécules (qui) figurent sur la liste modèle des médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la santé, une compilation des médicaments les plus efficaces, les plus sûrs et les plus économiques pour les affections prioritaires ». D’ailleurs, des tests avaient déjà été réalisés à la suite de l’épidémie de SRAS en 2002.

À la mi-février, une autre équipe chinoise a rapporté que, chez plus de 100 patients, ce même médicament avait « une activité puissante contre Covid-19 », ce qui avait ravi le docteur Raoult. Lorsque les autorités sanitaires du monde entier avertissaient qu’un traitement viable pourrait prendre des mois, les rapports chinois semblaient déjà montrer une once d’espoir pour la chloroquine.

Didier Raoult a alors publié une vidéo sur YouTube, sous le titre « Coronavirus : Game Over ! » où il annonçait que la chloroquine a entrainé des « améliorations spectaculaires » chez les patients chinois. Il affirmait dès lors que « c’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter ».

C’est ainsi que l’IHU a investi des millions d’euros pour rechercher un traitement à partir de janvier, lorsque le génome du SRAS-Cov-2 a été publié pour la première fois.

Début mars, il obtenait l’autorisation de commencer un petit essai clinique d’hydroxychloroquine.

Les résultats de la première expérience

D’après le New York Times, « l’hydroxychloroquine est censée inhiber la reproduction virale dans les cellules infectées en augmentant leur pH », tandis que « le mécanisme antiviral de l’azithromycine n’a pas été expliqué. »

Deux semaines, c’est le temps que devait durer le test par patient. Après seulement six jours, les résultats ont été tellement favorables aux yeux du docteur Raoult, qu’il a décidé de mettre fin à l’essai et de le publier. C’est le sentiment d’urgence qui a également poussé l’équipe à publier rapidement leurs résultats.

Cependant, plusieurs médecins français se sont montrés sceptiques quant aux résultats du docteur Raoult et ont tiré la sonnette d’alarme quant à de possibles effets secondaires. Le ministre français de la Santé a jugé l’essai prometteur, mais a également demandé à ce que davantage de tests soient réalisés.

Un étonnant engouement aux États-Unis

Sean Hannity, un commentateur politique américain, a commencé à promouvoir ce traitement pour lutter contre la Covid-19. L’émission de Tucker Carlson a également accueilli Gregory Rigano, un avocat américain qui a affirmé que l’étude de Didier Raoult avait montré que l’hydroxychloroquine avait un « taux de guérison de 100 % contre le coronavirus ».

Didier Raoult est apparu par la suite sur « Dr Oz », un show animé par le célèbre médecin Mehmet Oz, invité fréquent du Fox News, et a ainsi promu l’hydroxychloroquine.

Le 19 mars, Donald Trump a mis en avant ce traitement lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche : « Je pense que ça va être très excitant », a déclaré Trump. « Je pense que cela pourrait changer la donne ou peut-être pas. Mais je pense que cela pourrait la changer. Sur la base de ce que je vois, cela pourrait changer la donne. » Le président américain a suggéré ce même jour que la Food and Drug Administration avait approuvé le médicament contre la Covid-19 alors même qu’il n’a jamais mentionné l’azithromycine. Scott Sayare écrit : « Le commissaire Stephen M. Hahn de la F.D.A. le corrigea doucement plus tard et déclara qu’un grand essai clinique serait le moyen approprié d’évaluer la valeur thérapeutique du médicament ».

Sous la forte pression de l’administration, la F.D.A a délivré une autorisation d’utilisation d’urgence pour le phosphate de chloroquine et le sulfate d’hydroxychloroquine, permettant aux médecins d’accéder à des dizaines de millions de doses de médicaments du stock stratégique national. Autre fait surprenant, un haut responsable biomédical du gouvernement a été démis de ses fonctions. Selon ce qu’il affirme, les raisons ont été d’avoir résisté à la pression politique de financer « des médicaments potentiellement dangereux », dont l’hydroxychloroquine.

Dans un même temps, Raoult affirmait au Parisien « Je suis convaincu qu’à la fin, tout le monde utilisera ce traitement ».

D’autres médecins font des analyses de ce traitement

Le Docteur Molina fait partie de ces médecins sceptiques quant au traitement prôné par Didier Raoult, mais curieux d’en connaître les résultats. Il a ainsi testé l’hydroxychloroquine et l’azithromycine chez 11 de ses propres patients. « Nous avions des patients sévères et nous voulions essayer quelque chose », a expliqué le docteur Molina au New York Times. Les résultats n’ont pas été fructueux : dans les cinq jours, « un (patient) été décédé et deux autres avaient été transférés hors de son service aux soins intensifs. Chez un autre patient, le traitement a été suspendu après l’apparition de problèmes cardiaques, un effet secondaire connu de ces médicaments. Huit des dix patients survivants étaient toujours testés positifs pour le SRAS-CoV-2 à la fin de la période d’étude. »

Les données du docteur Raoult provenaient en fait de cas bénins ou précoces de la maladie. Le New York Times a alors demandé au docteur Molina si les patients qu’il avait testés n’étaient pas à un stade trop avancé de la maladie pour pouvoir être traités. Ce à quoi le docteur a répondu : « Mais au moins, vous devriez voir l’activité antivirale. Si c’est un antiviral. »

Dans l’étude de Didier Raoult, sur 26 patients au départ, six patients avaient été « perdus de vue ». « Ainsi, quatre des 26 patients traités ne se rétablissaient pas du tout », a analysé Élisabeth Bik, une consultante scientifique qui a écrit un article de blog largement diffusé sur Didier Raoult.

Les résultats du remède « miracle » sur la scène du doute

Lacombe qualifie les conclusions de Didier Raoult de « pensée magique » et estime qu’il n’a « rien prouvé du tout ». D’après Christine Rouzioux, virologue, « le taux de guérison est presque identique à ce qui a été décrit au sujet de l’évolution naturelle de la maladie ».

De plus, les deuxième et troisième études du docteur Raoult ont été menées sans l’approbation d’un comité d’éthique de l’État. En effet, le protocole autorisé ne comprenait que l’utilisation de l’hydroxychloroquine, mais n’incluait pas l’azithromycine.

Aux vues des résultats et recherches qui s’intensifient sur le remède « miracle » du docteur Raoult, le Dr Molina pense que « ce qu’ils espèrent secrètement, c’est que personne ne pourra jamais rien montrer […] Que tous les essais menés sur l’hydroxychloroquine ne pourront même pas aboutir à une conclusion d’absence d’efficacité. »

Didier Raoult a d’ailleurs tempéré ses affirmations dernièrement sur les vertus de son schéma thérapeutique. Dix de leurs patients sont à ce jour décédés à la suite du coronavirus. Le médicament est passé de résultats « sûrs et efficaces » à simplement « sûrs ».

À noter que ce traitement ne devrait que « traiter les gens dans les premiers stades de la maladie, alors qu’elle n’est pas encore grave », explique Gautret. Une autre petite étude, portant sur 80 patients, a montré de meilleurs résultats pour les patients atteints de formes bénignes de la maladie.

Dans une interview, le docteur Raoult a avancé quelques doutes en se comparant au personnage principal du livre de Camus « L’étranger » : « le jour de mon exécution, il devrait y avoir une foule immense de spectateurs et ils devraient me saluer avec des hurlements de haine ». Il a également ajouté : « je ne fais pas confiance à la popularité. Quand trop de gens pensent que vous êtes merveilleux, vous devriez commencer à vous questionner. »

Pour lire l’intégralité de l’article du New York Times Magazine : https://www.nytimes.com/2020/05/12/magazine/didier-raoult-hydroxychloroquine.html

Anaëlle Barthel

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