International, Société

Le pape François face aux enjeux mondiaux

Depuis la Place Vittorino de Turin, où il s’est rendu ce week-end à l’occasion de l’ostention du Saint Suaire, le pape François a interpellé les jeunes, les appelants à vivre « à contre-courant » pour échapper à « l’hypocrisie de parler de paix et de vendre des armes ». Le souverain pontife a précisé cette critique, pointant du doigt ces « gens, gestionnaires et hommes d’affaires, qui se disent chrétiens alors qu’ils fabriquent des armes », sous-tendant son discours d’allusions aux conflits armés au Proche-Orient, qui font nombre de martyrs chrétiens, et dont le nerf de la guerre est financé par des canaux plus ou moins nets. Pour le pape, « la duplicité est devenue monnaie aujourd’hui », condamnant ceux qui investissent dans l’industrie de la guerre, terme qui désigne au sens large aussi bien les industries d’armements que le commerce du pétrole.

francesco

Le Vatican saluait la semaine dernière la publication d’un ouvrage qui déjà suscite réflexions, polémiques et préoccupations dans le monde politique comme économique : le pape François signe une encyclique sur les enjeux climatiques, Laudate si, dans laquelle il entend mettre l’homme des sociétés modernes face à ses responsabilités en regard de la planète.

Le pape François a publié, jeudi 18 juin 2015, une encyclique qui fait des remous dans les sphères politiques, interrogeant profondément chaque société sur son rapport à l’écologie. Il exhorte les acteurs mondiaux à s’entendre pour sauver la planète du réchauffement climatique. En remettant l’homme face à ses responsabilités, accusant « la soumission de la politique à la technologie et aux finances qui se révèle dans l’échec des sommets mondiaux sur l’environnement », le Saint-Père est salué par le plus grand nombre pour ce texte juste et profond. Il suscite cependant des controverses certaines, déclenchant notamment l’ire des conservateurs catholiques américains, qui lui reprochent de se mêler de science et de politique plutôt que de se cantonner à la sphère religieuse.

Le pape, qui n’évoque pas directement la conférence internationale sur l’environnement prévue en décembre à Paris (COP21), appelle pourtant clairement les États à prendre leurs responsabilités pour de « nouveaux modes de production, de distribution et de consommation ». Il cite plusieurs fois ses prédécesseurs, et particulièrement Benoît XVI sur ses conceptions de « l’écologie humaine ». L’encyclique désigne l’homme comme responsable principal du réchauffement climatique et appelle l’humanité à réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Le pape veut promouvoir une écologie « humaine » qui va au-delà de la seule défense de la nature. Il dénonce la « myopie de la logique du pouvoir », appelle à établir un « nouveau dialogue », et à agir vite, alors que la planète « semble se transformer toujours davantage en un immense dépotoir. »

Sur la raréfaction des réserves naturelles d’eau, il attaque par exemple l‘économie de marché : « Même si la qualité de l’eau disponible se réduit constamment, on voit par ailleurs une tendance croissante, en dépit de cette rareté, à privatiser cette ressource, à en faire une marchandise soumise aux lois du marché ». S’inscrivant dans la critique de la logique du profit, il réfute encore l’efficacité des crédits carbone, une « solution rapide et facile », qui « peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation ». Le sociologue René Morin, interrogé par La Croix, souligne : « Plus profondément, il critique un paradigme « techno-économique », cette façon de penser qui ordonne tous nos discours, et qui les rend obligatoirement fidèles aux postulats techniques et économiques pour tout résoudre. Avec ce texte, il y a à la fois une demande de prise de conscience, une incitation à repenser notre société, et à agir. C’est bien le sens de providentiel : un texte inattendu, et qui montre la voie. » Opposé aux climato-sceptiques, déterminé à s’emparer de cette question au nom de la « morale » et de « l‘éthique », le souverain pontife prône le rapprochement de la science et de la religion, qui peuvent nouer un « dialogue fructueux ».

achimCe dialogue se crée en effet, autour de commentaires immédiats des organismes et des États. L’Organisation des Nations unies s’est par exemple faite entendre par la voix du directeur exécutif de son programme pour l’environnement (PNUE) Achim Steiner, qui considère que l’encyclique « tire une sonnette d’alarme qui ne résonne pas seulement auprès des catholiques, mais aussi des autres habitants de la planète. La science et la religion s’entendent sur un point : « il faut agir maintenant ». »

Pour le Secours catholique-Caritas France, l’encyclique pose la question de la terre que nous voulons laisser à ceux qui nous succèdent. « Nous sommes non seulement prêts à répondre à cet appel, mais nous sommes déjà en marche, avec l’ensemble de nos partenaires Caritas, pour construire un monde plus sobre, respectueux de la nature, plus juste politiquement, socialement, économiquement et donc attentifs à intégrer réellement les plus fragiles d’entre nous », a affirmé sa présidente Véronique Fayet.

L’encyclique a aussi été commentée par des responsables d’autres religions. Dans le Time, le patriarche œcuménique de Bartholomée Ier de Constantinople, surnommé « le patriarche vert » pour son engagement en faveur de l’environnement, a qualifié de « véritable bénédiction » le partage d’un « intérêt commun et d’une vision commune pour la création de Dieu ». Si Obama a salué la profondeur du texte, il n’est cependant pas parvenu à rallier es Etats-Unis autour de cet enjeu majeur, et doit toujours faire front aux conservateurs outragés : Greg Gutfeld, journaliste du Huffington Post, a raillé le pape François pour ses « opinions libérales ». « Il veut être un pape moderne », s’est-il agacé. « Il ne lui manque plus que des dreadlocks et un chien avec un bandana et il pourra manifester à Wall Street »

Quels que soient les points de vue, le sujet dérange, et ne laisse donc personne indifférent. Qu’il s’agisse de politiques publiques, de comportements individuels (la culture du jetable), ou du marché, cette encyclique du pape François pointe les irresponsabilités, plurielles, des habitants de la planète. En espérant, par allusion, que le congrès de Paris saura entendre cette voix du Vatican, et prendre les mesures qui s’imposent.

Elisabeth Raynal

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *