Culture

Le Prix littéraire Notre Dame de Sion donne la parole aux femmes

Le mardi 26 mai s’est tenue la remise du Prix littéraire Notre Dame de Sion. La cérémonie, qui avait lieu au Palais de France, a consacré la lauréate du Prix Şebnem İşigüzel en présence de nombreuses personnalités. Tuğba Doğan, jeune écrivain, a également été récompensée par la Mention du Prix littéraire NDS pour son premier roman.

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Muriel Domenach (gauche), Yann de Lansalut (centre) et Şebnem İşigüzel (droite).

Le Prix littéraire Notre Dame de Sion, unique en son genre, a été lancé en 2008 par le lycée français Notre Dame de Sion et son Association d’anciens. Il distingue tous les ans des écrivains tour à tour francophones et turcs. Cette année, dans la splendeur du Palais de France, c’était donc à la littérature turque d’être mise en avant. La lauréate du prix a conquis le jury avec son roman Venüs, publié aux éditions İletişim en 2013 ; la présidente du jury Mme Tomris Alpay nous a expliqué ce choix : « Chaque année, les ouvrages récompensés sont choisis parmi une sélection de 200 œuvres, en fonction de leur style d’écriture et de leur adéquation avec la réalité des problèmes sociaux. Le roman de Şebnem İşigüzel allie les deux ; il s’agit d’une œuvre sur la condition des femmes, dans une écriture musicale. Elle contient beaucoup d’ironie et d’humour alors qu’au fond, c’est une histoire très tragique qui nous raconte l’immigration d’Anatolie sur plusieurs générations, et les combats féminins sur plusieurs siècles ».  Une présentation attrayante. Après avoir exprimé à quel point elle avait également apprécié le roman de Tuğba Doğan ayant reçu la Mention du jury, Musa’nin Uykusu (Le sommeil de Moïse), publié aux éditions Yapı Kredi, la présidente du jury a conclu : « Les livres sélectionnés sont toujours des livres frappants ».

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M. de Lansalut et Tuğba Doğan.

Des œuvres qui méritaient donc la jolie cérémonie qui s’est déroulée le 26 mai, et à laquelle ont assisté, entre autres, les Consuls généraux des États-Unis et de Belgique et le Consul du Maroc ; la direction, les professeurs et les anciens du lycée Notre Dame de Sion ; ainsi que d’éminents représentants du monde culturel stambouliote.

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Muriel Domenach, Consul général de France à Istanbul.

Le Consul général des États-Unis à Istanbul, M. Charles F. Hunter, a félicité le lycée Notre Dame de Sion : « Les relations internationales vont au-delà de la politique et doivent toucher la culture, les échanges, le fait de pouvoir encourager les écrivains. Je trouve les initiatives telles que ce prix formidables ». L’évènement a été coordonné et présenté par Mireille Sadège, Secrétaire générale du Prix littéraire. Les prix ont été remis par Madame le Consul général de France à Istanbul Muriel Domenach qui, dans son discours, a salué la volonté du lycée de « marquer son attachement à la littérature et aux écrivains, mais aussi de contribuer activement au développement des relations culturelles entre la France et la Turquie ». Une entreprise louable au service de laquelle s’est investi un jury composé de neuf membres : Tomris Alpay, Yazgülü Aldoğan, Liz Behmoaras, Emel Kefeli, Arzu Öztürkmen, Mayda Saris, Zeynep Sabuncu, Özlem Yüzak et Mine Haksal.

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M. Henri Vantieghem, g général de Belgique à Istanbul, et sa compagne Marie Liévain-Vantieghem.

Şebnem İşigüzel et Tuğba Doğan, après avoir reçu leur prix et mention respectifs, ont ensuite chacune prononcé un discours ému. « La littérature est une entreprise de santé, (…) une recherche consistant à se guérir et à guérir le monde. Moi aussi, j’écris pour trouver ou pour inventer un bienfait dans le monde où nous vivons, pour être guérie et pour guérir », a affirmé la seconde. C’est le directeur du lycée, M. Yann de Lansalut, qui a clôturé la cérémonie en remerciant « la présidente du jury, Mme Tomris Alpay, ainsi que l’ensemble des jurés qui ont accepté cette charge et ce travail de lecture, d’analyse, de critique et de confrontations en séances à huis clos de manière à faire émerger une œuvre et un écrivain ». Il a terminé son discours en mentionnant le Prix Littéraire NDS des Lycéens : « À l’image du prix Goncourt des lycéens, nos élèves remettent eux aussi un prix littéraire à l’occasion d’une cérémonie d’automne durant le salon du livre Tüyap. Aussi, je salue et remercie les professeurs de littérature qui œuvrent à la vitalité et à la continuité de ce projet pédagogique et littéraire ».

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Écrire pour combattre et exister

Un prix qui récompense la littérature non seulement pour sa forme, mais également pour le miroir qu’elle offre de la société ; des combats rendant l’écriture lieu de résistance offert à tous. Une essence dans laquelle baigne la lauréate Şebnem İşigüzel, qui a déclaré « écrire pour exister ». Elle s’inspire des minorités, ou de ceux que l’on considère comme marginaux : « J’aime regarder les gens mis de côté par la société, faire voir ce qu’on ne voit pas d’ordinaire ». Un combat qui se transmet par la littérature, dans cette imagination sans limite : « Tout ce qu’on trouve dans mon livre est dans mon cœur. Et ma plus grande source d’inspiration, c’est mon imagination ». Venüs, qui parcourt l’existence de trois femmes sur plusieurs générations, conjugue les différentes difficultés vécues par les femmes au travers de ces décennies. Une démonstration offrant un paysage rétrospectif de ces combats incessants ; un fragment d’état schizophrénique rongeant l’esprit, qui pourtant ne rime pas ici avec fatalité. Une fatalité inexistante également chez Tuğba Doğan. Dans Le sommeil de Moïse, la complexité d’expression de la voix féminine est plus profonde qu’un manque de maîtrise des mots. Pour Tomris Alpay, « ce sont les problèmes d’une femme très moderne qui fait de la traduction, qui travaille avec les mots ; mais dans la vie, elle n’arrive pas à trouver leur définition, elle est perdue, entre sa famille, la vie moderne, les jeunes hommes… ». Deux femmes, deux destins qui pourraient ressembler à celui de beaucoup d’autres, dont celles présentes dans leurs œuvres. Personnages imaginaires, elles sont pourtant l’exemple parfait de ces femmes humiliées, mises de côté et tout simplement accablées par leur simple condition de femme. Cette année et dans la réalité d’un combat sociétal, le jury a décidé de mettre en lumière ces voix.

Les Mille et une nuits romanesques

La conjugaison entre cette nécessité de rendre compte des problèmes sociaux et le jeu habile de l’écriture permet à Şebnem İşigüzel de sortir, avec des notes d’humour noir, de cette bulle de tragédie féminine. Habituée à écrire sur ce qui ne va pas, elle opère dans Venüs une destruction stylistique à l’image de ces vies de femmes brisées. « J’aime la fiction, j’aime jouer avec l’écriture ». Un style qui, selon Nami Başer, professeur de philosophie à l’université de Galatasaray, fait l’esprit d’« un roman féministe avec beaucoup d’humour noir. C’est complètement farfelu, on passe du coq à l’âne, on dirait un film d’Almodovar ». Dans cette maîtrise littéraire, un nouveau souffle est donné à cette réalité féminine : « ce livre parle avec une certaine gaieté de choses qu’on évoque d’habitude sur le ton de la tragédie. Ce qui est émouvant chez Şebnem İşigüzel, c’est sa désinvolture », a confié Nami Başer. Un humour noir dans lequel s’imbrique une musicalité enchanteresse, reste de ces années d’écriture de contes qu’affectionne Şebnem İşigüzel. Un univers qui n’a pas tout à fait disparu et qui résonne dans Venüs, comme « une nouvelle version des Mille et une nuits », selon Tomris Alpay. On découvre une littérature hybride déstructurée, fragmentée, morcelée, fractionnée au travers d’un amour littéraire puisé par Şebnem İşigüzel dans nombre d’auteurs féminins contemporains. Sans frontières, c’est la littérature internationale qui s’établit comme échafaud d’influence pour elle, « Je suis la littérature mondiale, les auteurs allemands, français, turcs, et je prends un peu de chacun d’entre eux ». Une impulsion servant l’écriture de sonorités rythmées par ce fil décousu, outil d’une distance nécessaire entre une sombre réalité et l’éclat des voix.

Sara Grar et Victoria Coste

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