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Le procès par contumace à Istanbul des assassins du journaliste saoudien Jamal Khashoggi

Le 2 octobre 2018, le journaliste saoudien Jamal Khashoggi a été assassiné avec un sang-froid inégalable après s’être rendu dans le consulat de son pays à Istanbul. Le 3 juillet, deux ans après le meurtre, le tribunal d’Istanbul a ouvert le procès « in absentia » de 20 ressortissants saoudiens qui sont soupçonnés d’être les commanditaires du meurtre. Une audience de trois heures trente s’est déroulée afin de faire la lumière sur les réels évènements qui ont conduit à sa mort. Une autre audience est d’ores et déjà prévue le 24 novembre, lorsque plus de preuves auront été avancées.

Le funeste destin d’un défenseur de la démocratie : Jamal Khashoggi

Jamal Khashoggi aurait été étouffé avec un sac plastique mis sur la tête puis dépecé par un commando de 15 personnes, dont un médecin légiste, selon l’acte d’accusation rédigé par le parquet d’Istanbul sur la base d’enregistrements d’écoutes téléphoniques, des vidéos de caméras de surveillance, de témoignages de personnels turcs du consulat et de perquisitions. De son entrée dans le consulat à la fin de cette opération, le temps écoulé ne serait que d’une demi-heure. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Le quotidien Daily Sabah a décrit l’un des enregistrements sonores qui ont précédé la mort du journaliste. Deux hommes, Maher Mutreb, membre de l’équipe des 15 agents responsables de son assassinat, et Salah Al-Tubaigy, médecin légiste qui travaille pour le ministère saoudien de l’Intérieur, discutent ensemble de l’organisation avant que les faits aient lieu : « Est-ce que ce sera possible de mettre le corps dans le sac ? », demande Mutreb. « Non. Trop lourd, trop grand aussi », lui répond Al-Tubaigy. « En fait, j’ai toujours travaillé sur des cadavres. Je sais comment les couper. Je n’ai jamais travaillé sur un corps chaud, mais je devrais y arriver facilement […] Je mets normalement mes écouteurs et écoute de la musique lorsque je coupe des cadavres. En même temps, je sirote mon café et je fume », précise-t-il. La fin de la conversation s’achève par les propos du médecin légiste qui s’enquit froidement de l’arrivée de « l’animal à sacrifier ». À 13 h 14, l’un des membres de l’équipe responsable répond par l’affirmative.

Jamal Khashoggi se rendait pour la deuxième fois au consulat afin de signer un certificat de divorce pour pouvoir se marier avec sa nouvelle fiancée, Hatice Cengiz. Autrement, il vivait aux États-Unis depuis son exil à l’été 2017 et travaillait pour le Washington Post. Il avait dû fuir son pays à la suite de ses prises de position très tranchées à l’égard de la famille royale saoudienne et particulièrement du prince héritier Mohammed ben Salmane, dit « MBS ». Le journaliste engagé était également « le président d’une association nommée “La Démocratie pour le monde arabe maintenant” (Dawn). Les activités de cette association avaient énervé les dirigeants saoudiens. Pour eux, le mot de démocratie est une insulte », explique Aktay pendant l’une des audiences du procès. C’est Jamal Khashoggi lui-même qui avait créé cette association en janvier 2018. Dawn réunit différentes personnalités telles que des intellectuels, des militants et des lobbyistes qui représentent des courants islamistes et libéraux pour promouvoir la démocratie.

À la recherche d’une justice lors du procès turc

En Arabie saoudite, un procès avait déjà eu lieu en décembre dernier, et avait condamné cinq Saoudiens à la peine de mort et 3 à 24 ans de peine de prison. Au total, 11 personnes avaient été inculpées.

Lors du procès qui s’est déroulé en Turquie le vendredi 3 juillet, les procureurs turcs ont accusé 18 exécutants pour « meurtre avec préméditation et cruauté » et deux proches du prince héritier Mohammed ben Salmane : l’ancien chef adjoint des services de renseignement, le général Ahmed al-Assiri, et l’ancien conseiller à la cour royale, Saoud al-Qahtani, comme les organisateurs et les instigateurs de l’assassinat. Tous crimes sont passibles de la prison à vie sans réduction de peine.

À la barre des témoins, en qualité de plaignante, l’émotion déchirante de sa fiancée Hatice Cengiz ne peut rester sous silence. Elle dénonce le second rendez-vous mystérieux donné par le consulat : « Cette convocation était une grande trahison et une tromperie. J’accuse tous les gens du consulat, tous ». Son discours est entrecoupé, elle retient difficilement ses larmes lorsqu’elle en vient à se rappeler du jour J, celui de la mort atroce de son promis. Dans une interview pour le journal Match, elle atteste qu’il ne se sentait pas menacé : « il ne s’en doutait pas un seul instant. Ce qu’il craignait, en revanche, c’est que, s’il allait au consulat, on lui confisque son passeport ». Elle dévoile la scène précédant son entrée au consulat avec effroi : « Le 2 octobre, à son retour de Londres, nous avons pris le petit déjeuner dans notre nouvelle maison. J’avais des cours à l’université, mais j’ai tout annulé. Je ne voulais pas le laisser retourner seul au consulat. Je n’étais pas tranquille. Lui était de bonne humeur. Il a appelé le consulat. Je lui avais dit de ne pas le faire. Ils lui ont dit qu’ils allaient rappeler, ce qu’ils ont fait quarante minutes plus tard. “Venez à 13 heures.” Dans le taxi, nous avons parlé du réfrigérateur qu’on devait nous livrer. Il a appelé le livreur pour annuler la commande. Après le consulat, nous devions en choisir un nouveau. » Puis à 16 h, ne voyant pas le journaliste ressortir du consulat, elle a appelé sa sœur. Terrifiée par la situation, elle lui a demandé l’heure de fermeture du consulat. « 15 h 30 » lui répond sa sœur. Elle appelle alors le consulat pour demander où en est son mari. C’est alors qu’un homme la rejoint sur le pas de la porte et lui répond agressivement : « Il n’y a plus personne à l’intérieur. Tout le monde est parti… »

Sur les sept autres témoins qui se sont succédé à la barre, pour la plupart des employés turcs du consulat saoudien, l’un d’eux a donné des éléments importants pour comprendre le tragique destin de la victime, dont le corps n’a toujours pas été retrouvé : « [Le jour des faits,] j’ai été appelé à 14 heures à la résidence [du consul]. On m’a demandé d’allumer le fourneau. Il y avait de la panique dans l’air. On aurait dit qu’ils voulaient que je m’en aille au plus vite. J’ai allumé le fourneau et je suis parti, a déclaré le technicien Zeki Demir. Quand je suis revenu, cinq ou six jours plus tard, j’ai vu que le marbre du fourneau était cassé. Sa couleur aussi avait changé. Comme s’il avait été passé au vitriol. »

Pardon des fils de la victime

Fait d’autant plus étonnant, les fils de Jamal Khashoggi ont annoncé qu’ils « pardonnaient » les commanditaires du meurtre de leur père. Or, offrir le pardon d’un défunt en Arabie saoudite pourrait permettre aux accusés d’échapper à la peine de mort, selon les règles de droit de la charia. À l’opposé, sa fiancée Hatice Cengiz, est surprise par cette annonce et appelle à la tenue d’un procès « impartial ».

Dans un tweet, le fils Salah Khashoggi écrit : « Nous, les fils du martyr Jamal Khashoggi, annonçons que nous pardonnons à ceux qui ont tué notre père ».

En avril 2019, pour contraster ces propos surprenants, le Washington Post avait signalé que les enfants de l’éditorialiste de 59 ans, y compris Salah, avaient reçu des maisons de plusieurs millions de dollars et étaient payés des milliers de dollars par mois par les autorités. La famille avait démenti.

Comment le procès est-il perçu de l’extérieur ?

Agnès Callamard, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les exécutions sommaires, fournit une analyse du procès qui a eu lieu le vendredi 3 juillet, en Turquie. Elle a félicité l’ouverture du procès, qui, « bien qu’imparfait, constitue un processus de justice », en contraste avec le procès qui s’était déroulé en Arabie saoudite en décembre 2019. Interrogée par Mediapart, elle affirmait que des « preuves crédibles » impliquaient des « officiels Saoudiens de haut niveau, y compris le prince héritier ». Le conseiller du président turc, Yasin Aktay, a témoigné de la colère du prince héritier lorsque le journaliste du Washington Post a critiqué sa politique d’intervention militaire au Yémen et d’embargo au Qatar.

Lors des prochaines audiences, Agnès Callamard s’attend à la présentation « des preuves scientifiques qu’il a obtenues de l’examen des téléphones et des disques durs d’ordinateurs. » Elle a d’ailleurs appelé le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, à « expliquer la chaîne de commandement et présenter des éléments de preuves sur cette chaîne de commandement, même si le prince MBS n’est pas inculpé ». 

Elle souligne les « imperfections » du procès turc, qui sont notamment l’absence des accusés due à des mandats d’arrêt internationaux signifiant l’impossibilité d’extrader les ressortissants d’Arabie saoudite. En Turquie, un procès in absentia ne peut pas atteindre le verdict, ce qui pourrait empêcher toute condamnation. 

Reporters sans Frontières ont de leur côté noté l’absence de représentants occidentaux durant le procès : « Il est totalement inacceptable que le corps diplomatique basé à Istanbul ignore le processus qui pourrait être la seule chance de demander des comptes pour l’assassinat de Jamal Khashoggi, a affirmé sur Twitter Rebecca Vincent, directrice des campagnes internationales de RSF. RSF a demandé à 35 États membres de la Coalition pour la liberté d’expression d’envoyer des observateurs. » Agnès Callamard l’affirme : « On parle ici d’un meurtre d’État, c’est pour cela que la présence des États est importante. Pour transmettre à l’Arabie saoudite et au monde le message qu’on ne peut pas s’en sortir impunément après le meurtre d’un journaliste. »

Le documentaire « The dissident » ne trouve pas de distributeurs

Bryan Fogel a décidé de réaliser un documentaire sur le tragique destin du collaborateur du Washington Post, suivi de son enquête. « The Dissident » n’a pas encore trouvé de distributeur : « Les plus grands distributeurs ont peur de ce film ». D’après le réalisateur, sa réputation n’est pas l’élément qui devrait freiner les distributeurs : son précédent long-métrage, « Icarus », portant sur le dopage des athlètes russes à la veille des Jeux olympiques de 2016, a reçu un oscar. Il s’agit plutôt de la crainte d’Hollywood de se mettre à dos les milliards du pétrole saoudien et souligne donc la réalité économique d’une industrie cinématographique à la recherche d’argent frais. 

Anaëlle Barthel

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