Culture

Voyage de Michel-Ange à Constantinople

L’écrivain Mathias Énard était de passage à Istanbul à l’occasion de la traduction, en turc, de son roman historique intitulé « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ». C’est avec passion qu’il se confie sur les joies de l’écriture. Dans ce livre, il imagine le voyage que Michel-Ange aurait pu réaliser à Constantinople en 1506 sur invitation du sultan. 

« Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » s’appuie sur un mystère. Si la vie de Michel-Ange est particulièrement bien renseignée par des centaines de biographies, des doutes subsistent sur la réponse qu’il donne au sultan Bajajet II qui lui propose de concevoir la construction d’un pont sur la corne d’or. Certains détails de l’œuvre de Michel-ange sont en effet troublants. Comment expliquer qu’il signe « Michel-Ange à Constantinople » sur un de ses sonnets? Comment combler le vide historique de plusieurs mois qui s’écoule entre l’invitation du sultan et le retour de Michel-Ange à Rome après sa supposée retraite de Florence? Si les historiens pensent la venue de Michel-Ange à Constantinople plus qu’improbable, Mathias Énard se délecte de ces questions en suspens et décide d’y répondre en envoyant Son michel-Ange auprès du sultan. Qu’y a-t-il fait? Qui a-t-il rencontré? Et surtout, pourquoi le pont n’a finalement pas été construit? Voilà la tâche à laquelle Mathias Énard s’attèle avec brio.

Pour cela, il réalise un travail minutieux de recherche. L’auteur aime l’Histoire et il ne s’en cache pas. Le temps d’une soirée, il nous promène dans les dédales de ses trouvailles historiques. Selon lui, se documenter sur le Constantinople des années 1500 a été assez simple. Cette ville a toujours fasciné par son architecture et la documentation urbanistique y est pléthorique. Alors, Mathias Énard s’est aussi questionné sur la cour du sultan, les ambassadeurs, les flux commerciaux et les marchands en relations entre l’empire d’Italie et l’Empire ottoman. Un vrai plaisir pour un admirateur de l’Empire. Ses trouvailles lui ont permis d’imaginer et de construire un réseau d’individus en potentielle interaction. Parmi les personnes réelles travaillant pour le sultan, un secrétaire attire particulièrement son attention. Il s’agit du poète ottoman Mesihi, protégé du Grand vizir. Sa personnalité et son histoire sont complètement opposées à celle de Michel-Ange. Alors que l’on connait beaucoup d’éléments sur la vie du génie italien, la biographie de Mesihi tient sur un paragraphe. De même, au contraire d’un Michel-Ange qui est mort vieux, riche et célèbre, le poète ottoman, lui, meurt jeune, pauvre et dans l’anonymat. Il est, de surcroit, dépeint par M. Énard comme un fumeur d’opium qui possède beaucoup d’amantes, tout le contraire de la vie réservée et célibataire de l’Italien. Pourtant c’est bien lui que l’auteur choisit pour en faire le guide de Michel-Ange dans Constantinople. Malgré les différences, c’est une belle histoire d’amitié qui naîtra entre les deux hommes.

Mais alors si Michel-Ange s’est vraiment rendu à Constantinople, pourquoi n’y-a-t-il pas eu de pont ? Pour le prix Goncourt, la réponse est assez simple et peut s’expliquer en deux temps. Historiquement, on sait que le sultan Bajajet II meurt peu de temps après la visite supposée de l’architecte italien. La disparition du sultan a pu mettre un terme au chantier de construction du pont. De plus, un violent tremblement de terre a secoué la région au début du XVIe siècle. Si la construction avait débuté, les efforts produits ont certainement été réduits à néant à la suite de cette catastrophe naturelle. Enfin, dans les œuvres postérieures à 1506, on retrouve chez le génie italien les traces d’une influence ottomane, preuve possible qu’il s’y est rendu. Le tombeau de la coupole de la cathédrale de Rome qu’il dessine en s’inspirant de Sainte-Sophie en est, peut-être, le plus bel exemple.

L’intérêt de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ne réside pas que dans la controverse historique. Le roman se distingue aussi, et surtout, par les questions philosophiques qu’il pose. Le titre du livre, d’ailleurs, en dit long sur la quête littéraire de l’auteur. Il vient d’une citation que Rudyard Kipling a rapportée d’Inde. Lorsque l’écrivain anglais confie à un vieux sage que son métier consiste à raconter des histoires, le vieux sage lui donne deux conseils : puisque les Hommes sont des enfants, il faut leur parler de batailles, de rois, d’éléphants, de magie … Mais puisqu’ils sont aussi des Hommes, il faut leur parler d’amour et de choses semblables. Cette double injonction s’applique, selon M. Énard, à tout écrivain. Communiquer avec le public de sujets légers tout en abordant des thèmes graves. Dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants les contes des milles et une nuit s’entrelacent aux trames des favoris de la cour et aux histoires de trahison.

Quand on demande à l’auteur quelles ont été les plus grandes difficultés qu’il a rencontrées dans la rédaction de ce livre, il répond, le sourire aux lèvres, qu’il a été « difficile de trouver un ton, de trouver une voix simple et précise comme un trait de crayon ». Les Français ont pourtant plébiscité son livre. Espérons qu’il connaisse un succès turc équivalent.

Cédric Maréchal 

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1 Comment

  1. S il y a un aspect historique non negligeable dans ce livre, c est pourtant l aspect romanesque qui est le plus developpe. En effet, grace a un travail d imagination, Mathias Enard a realise a partir d une anecdote reelle, la reception d une lettre de commande du sultan a Michel-Ange, toute une intrigue romanesque.

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