Cinéma, Culture

Le renouveau du cinéma turc

123_foto (1)De toute évidence, le cinéma turc reste méconnu en Europe. Dans un pays où le cinéma populaire parvient à supplanter les superproductions hollywoodiennes au box-office, où les festivals se multiplient, où le cinéma d’auteur remporte un succès critique international, nous avons besoin d’un guide chevronné pour appréhender les spécificités du 7ème art turc. L’invité de la rédaction d’Aujourd’hui la Turquie, Atilla Dorsay est critique cinéma, mais aussi chroniqueur pour le quotidien Sabah. Il nous livre sa vision d’un secteur en pleine évolution.

Le cinéma turc s’exporte peu et les films qui franchissent les frontières et participent aux compétitions internationales sont essentiellement des films d’auteurs. Comment expliquer ce phénomène ? 

En Turquie, ce sont les films de genre qui font recette. Et c’est la comédie qui a les faveurs du public. Plus récemment sont apparus des films d’action sur fond politique. On y voit, par exemple, des commandos turcs faire la guerre aux Israéliens. Les mélodrames, qui s’exportent assez mal, constituent un autre genre très apprécié. En somme les films commerciaux et populaires sont difficilement exportables car adaptés au goût du grand public. Ils sont néanmoins vendus à l’étranger, surtout dans les pays disposant d’une importante diaspora turque comme l’Allemagne, la Hollande ou la Belgique. Heureusement, cela fait une dizaine d’années que le cinéma d’auteur turc se construit une place à l’international. Ce mouvement a été initié par l’accumulation des prix attribués par les plus prestigieux festivals européens. Le succès limité du cinéma turc hors des frontières est tempéré par l’intérêt croissant d’une partie de la critique internationale, notamment anglaise. Depuis une dizaine d’années, le pays organise une Semaine du cinéma turc. Fin avril, le Lincoln Center de New York accueillait la plus grosse manifestation consacrée au cinéma turc (une trentaine de films à l’affiche). De même, en Allemagne, des villes comme Mannheim et Nüremberg accordent une place de choix au cinéma turc dans la programmation de leurs festivals. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas de la France.

On assiste également à l’émergence de jeunes cinéastes appartenant à la deuxième génération d’immigrés turcs en Europe. L’avenir du cinéma turc est-il entre les mains d’un Ferzan Özpetek en Italie et d’un Fatih Akın en Allemagne ? 

Cette nouvelle génération a ceci de remarquable qu’elle se considère comme turque alors même que certains de ses représentants, comme Fatih Akın, sont nés en Europe. Dans leurs créations, ils sont très attachés à la langue, l’actualité et la culture turque. Cette richesse leur permet de s’exprimer avec beaucoup plus de nuances que la production strictement nationale. Même si, d’un point de vue formel, ils n’opèrent pas de révolution du langage cinématographique, ils font un cinéma très fluide : à l’image d’Özpetek qui est maintenant considéré comme un des meilleurs cinéastes au pays des Fellini, Visconti et autres Antonioni.

La participation des films turcs aux festivals européens et l’accumulation des récompenses a-t-elle un impact sur la fréquentation domestique ? 

Oui et non. L’attribution d’un prix à un film turc lors d’un festival international mobilise certes l’intelligentsia, mais la grande masse du public effectue ses choix en fonction de ses genres de prédilection et des seuls noms figurant sur l’affiche. L’effet ‘festival’ a néanmoins amorcé une évolution. Alors qu’un Nuri Bilge Ceylan attirait entre 30 à 40 000 spectateurs pour ses premiers films, il est parvenu, pour son dernier opus, à déplacer près de 150 000 cinéphiles dans les salles obscures. Un grand pas a ainsi été franchi.

Quel est le cinéma étranger qui a le plus influencé la création cinématographique turque ? 

C’est, sans conteste, le cinéma américain. Nous avons importé et copié d’Hollywood les films de genre (à l’exception du fantastique, les turcs étant très rationnels) tout en les agrémentant d’éléments typiques du pays. Le cinéma turc ancien était sentimental, naïf et expressif. Il mettait aussi en scène des histoires rapidement contées au détriment de longs plans séquences. Ceci étant, tout au long de l’histoire du cinéma turc, même dans les années très productives, on a toujours pu recenser des films correspondants à une recherche formelle, presque avant-gardiste.

Qu’est-ce qui fait la spécificité du cinéma turc contemporain ? 

C’est un cinéma de recherche, il est plus personnel : réaliste, mais parfois aussi agrémenté de motifs fantastiques. Il s’attache en outre à traiter de questions politiques et sociales.

Parallèlement se développe un cinéma qui cible les cinéphiles et non plus le grand public. Nous vivons dans un des pays qui a le plus d’histoires à raconter. Malgré la croissance économique, de grandes différences de classe subsistent. Culturellement, la ville et la campagne sont également séparées par un abyme. Il existe toujours des poches de quasi sous-développement dans le pays – la société est donc extrêmement contrastée. Ces contrastes visibles, poignants et réels sont un terreau fertile qui inspire des histoires inexistantes à ce jour en Europe.

Que vous inspire le succès d’une superproduction turque comme Fetih ? 

L’action est continue, convaincante. Techniquement la réalisation est soignée et les acteurs sont en forme. Mais j’ai avant tout apprécié cette production pour des raisons sociologiques. Son succès montre combien la population s’intéresse à l’histoire, à son passé, alors que les Turcs vivaient jusqu’ici au jour le jour.

Y-a-t-il encore des sujets tabous dans le cinéma turc ? 

Si le sexe reste le tabou par excellence, l’érotisme est davantage présent qu’il ne l’était. Surtout, il n’y a pratiquement plus de tabous politiques. Dans la compétition turque du dernier festival d’Istanbul, deux tiers des films présentés traitaient du problème kurde – ce qui était inenvisageable il y a quelques années. Un grand pas a été franchi. Ces films insistent sur la question du respect de la culture et de la langue kurde, d’autres évoquent l’idée d’une éventuelle indépendance kurde. On doit pouvoir dire cela afin que la Turquie constitue un modèle pour les pays environnants. Depuis un certain temps, le pays s’est d’ailleurs saisi de cette mission. Bien sûr, il faut commencer par démocratiser intégralement la vie politique.

A quel objectif répond la multiplication des festivals de cinéma en Turquie ? 

La plupart de ces festivals sont le fruit d’initiatives municipales. Les autorités locales y voient un outil d’amélioration de la visibilité de leur commune, de promotion du tourisme. Istanbul est une exception : la mégalopole n’a plus besoin de faire parler d’elle. Son festival du film, qui fêtait cette année son 31ème anniversaire, a démarré dans un but purement artistique. Ceci lui vaut d’être classé depuis 20 ans en festival de catégorie « A » – il n’existe que 8 festivals de cette qualité en Europe. Aujourd’hui, avec 140 000 billets vendus pour plus de 250 films projetés, c’est un des festivals les plus importants de sa catégorie. Mais le développement des festivals de province demeure nécessaire. A une époque où le cinéma est accessible à tous et où les multiplexes fleurissent, ces manifestations accomplissent un petit exploit : celui d’inciter un certain nombre des cinéphiles à se diriger vers des salles situées hors des circuits habituels de distribution, parfois lointaines et mal équipées et qui projettent des films d’auteurs. C’est un apport non négligeable dans un contexte où un choix immense est à disposition.

La politique culturelle turque soutient-elle efficacement l’industrie cinématographique ? 

La politique culturelle n’a jamais eu en Turquie la place qu’elle occupe en France. Le budget qu’y consacre l’État est ridicule. La multitude de sites archéologiques à excaver et à préserver accapare la majeure partie des maigres ressources allouées à la culture. Il faut malgré tout encourager la production cinématographique – et aussi le théâtre, qui semble s’essouffler. L’initiative récente du gouvernement d’investir dans la traduction dans plusieurs langues européennes d’œuvres littéraires turques constitue une avancée positive de l’action publique.

Le mécénat privé pallie-t-il les carences de l’action publique ? 

L’activité de sponsoring est en expansion en Turquie. Ni la télévision publique turque (TRT), ni les chaînes câblées, n’ont jamais vraiment aidé l’industrie cinématographique.

Cine 5, une chaîne dont le modèle économique est calqué sur celui de Canal +, a attiré un nombre considérable d’abonnés au moment de sa création. Malheureusement, les bénéfices qu’elle a engrangés n’ont jamais été réinvestis dans la production cinématographique. Avec le boom économique en Turquie aujourd’hui, le capital a compris la popularité et la rentabilité du cinéma. Il a donc commencé à investir. On n’assiste plus, comme avant, à une chasse désespérée au financement.

Il y a suffisamment d’argent disponible, et, pour produire un film, il suffit de s’adresser à un groupe financier.

Quelle est la plus grande faiblesse du cinéma turc ? 

Son éternel écueil est la carence en scénarios de qualité. Notre cinéma ne s’est quasiment jamais intéressé à la source littéraire, et n’a presque jamais fait appel aux écrivains pour produire des scénarios. L’industrie évolue à présent en payant des droits importants pour des best-sellers ou des romans classiques. Les scénaristes gagnent mieux leur vie. Autrefois, le légendaire Bülent Oran s’installait dans un café au coin d’Istiklal et de Taskim pendant près de dix heures par jour. Il était capable de dactylographier un scénario par semaine. Parfois, il avait une vingtaine de films par an à son actif. Et malgré sa productivité, il se plaignait de ne pas gagner assez bien sa vie ! Maintenant, un bon script rapporte. Tout change !

Existe-t-il des disparités territoriales en ce qui concerne l’accès au cinéma? 

Absolument. Nombre de villes de l’est du pays sont dépourvues de salles de cinéma. Or, ces salles ont existé : lors de la grande époque du cinéma turc, dans les années 60-70, les films turcs étaient davantage vus à la campagne que dans les villes, où les spectateurs se ruaient essentiellement sur les films étrangers. La tendance s’est ensuite inversée dû au manque d’infrastructures. A présent, on réinvestit dans ces régions : une vingtaine de multiplexes ont ouvert leurs portes dans les villes les moins développées à l’instigation des autorités publiques. Les turcs des campagnes ont retrouvé le goût du 7ème art. Le cinéma semble renaître de ses cendres.

Qualifier Atilla Dorsay d’homme de cinéma serait réducteur. C’est avant tout un homme de culture – de lettres plus précisément. A son actif, plus de 45 ouvrages. L’éventail assez éclectique de ses écrits comprend recueils d’éditoriaux, biographies d’artistes du 7éme art, récits de voyages, livres culinaires, ouvrages consacrés à Istanbul, essais sur la culture et un recueil de poésie. Hepsi Senin İçin, sa toute dernière publication est un recueil de nouvelles réunies sous le sous-titre évocateur de Tuhaf Aşk Öyküleri , ou Amours étranges.

L’une d’entre elles a pour toile de fond les derniers jours des studios stambouliotes de Yeşilçam. Après 12 tournages en compagnie du même partenaire masculin, une actrice s’imagine vivre une histoire d’amour réelle avec cet homme. Mais la fiction du cinéma ne rejoint pas la réalité, et cet amour non réciproque restera une illusion. Autre ton pour le dernier récit du recueil, baptisé en kurde ‘Amour et mort’, dans lequel un jeune kurde, venu travailler dans la station balnéaire de Bodrum, s’éprend, fait extraordinaire, d’un couple. Ou plus exactement du mode de vie qu’il incarne. Une métaphore du problème kurde qui s’apparente, selon l’auteur, à « une histoire d’amour et de haine réciproque ».

Propos recueillis par Tania Gisselbrecht

Avril 2012

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