International, Politique

Le rôle clé de la Turquie dans la crise migratoire en Europe

« Crise migratoire » : de quoi parle t-on ?

Rappelons tout d’abord que la « crise migratoire » dont tout le monde parle ne se résume pas aux bateaux de migrants syriens s’échouant sur les rives de l’Europe méridionale. Elle découle d’une succession de bouleversements, à commencer par la chute des régimes autoritaires dans les pays méditerranéens du Sud, jadis soutenus par les pays européens, de la Tunisie à l’Egypte. Avec eux, c’est toute la barrière protectrice de l’espace Schengen qui est tombée. De là, l’Europe s’est inquiétée de l’« immigration massive » ; d’autant plus avec le conflit syrien, et le développement de l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie et en Irak. Les flux de migrants ont depuis lors été multipliés, les Syriens étant les plus nombreux.

En réponse, les frontières européennes se militarisent, à grands renforts de murs et dispositifs de surveillance toujours plus perfectionnés. La lutte contre les trafics maritimes de migrants en Méditerranée est accrue. La question migratoire devient un argument sécuritaire et un enjeu de politique intérieure inquiétant les opinions publiques européennes, à la faveur des partis xénophobes et d’extrême droite. Les responsables politiques se renvoient la balle, la notion communautaire de solidarité prend des acceptions variables, jusqu’à appeler à la remise en cause des accords de Schengen…

Ironiquement, la Turquie se retrouve désormais en position de force face à l’Union européenne (UE). Alors que Bruxelles fait languir Ankara depuis 1963 et que les médias européens critiquent régulièrement les travers du gouvernement turc, l’UE compte plus que jamais sur la bonne volonté de ce dernier pays. Inutile de rappeler à quel point la Turquie est stratégique pour l’Europe, en tant que carrefour géopolitique, septième économie mondiale et îlot de stabilité, quand ses voisins immédiats sont chahutés par des conflits qui débordent de leurs frontières. Pays de transit et d’accueil des très nombreux migrants qui tentent de rejoindre l’Europe, la Turquie se retrouve de fait « garde-frontière » et « zone tampon » pour l’Europe. Au vu de ce rôle central, l’UE n’a d’autre choix que de lui faire les yeux doux pour tenter d’endiguer ce qui est devenu la plus grande crise humanitaire de son histoire.

Un nouvel élan dans les relations Turquie-UE ?

Le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE est au point mort depuis déjà plusieurs années, d’autant plus depuis la crise financière de 2008 et l’arrivée au pouvoir d’Angela Merkel en Allemagne et de l’ancien président français Nicolas Sarkozy. L’ayant bien compris, l’ancien Premier ministre et actuel président, Recep Tayyip Erdoğan, semble lui aussi s’être détourné de la perspective communautaire. En témoignent notamment son attitude de plus en plus autoritaire, vivement critiquée par les médias occidentaux et dénoncée par ses opposants en Turquie, et brandie comme la preuve évidente que le pays n’a pas sa place au sein du club européen.

Or, l’UE est au pied du mur. En témoigne la rencontre de la chancelière allemande avec le gouvernement turc à Istanbul le 18 octobre, quelques jours avant les élections, ignorant les critiques d’une bonne partie des médias occidentaux et de son propre parti politique.

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L’objet du voyage était de négocier le « plan d’action » adopté quelques jours plus tôt lors du sommet européen, visant à convaincre Ankara de maintenir les réfugiés sur son sol. Cinq points majeurs sont à retenir : la libéralisation des visas pour les ressortissants turcs ; une aide financière de trois milliards d’euros ; la reconnaissance de la Turquie comme un pays sûr pour les réfugiés ; l’ouverture de trois chapitres dans les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE ; l’invitation de la Turquie aux futurs sommets européens. Si le deal n’est pas encore scellé, force est de constater qu’Ankara a su faire valoir ses intérêts face à une Europe dont la marge de manœuvre s’avère de plus en plus modeste.

La crise des réfugiés peut-elle accélérer le dialogue entre la Turquie et les Européens ? Si le drame migratoire pousse effectivement les dirigeants européens et turcs à coopérer étroitement, la perspective d’adhésion n’est pas à l’ordre du jour pour les Européens, et n’intéresse plus forcément la Turquie non plus. Les concessions réclamées par le gouvernement turc vont plus dans le sens d’avantages concrets, dans le cadre d’un partenariat privilégié, que d’une hypothétique adhésion. D’ailleurs, la feuille de route signée par l’UE et la Turquie en 2013 prévoit en principe l’exemption de visa pour 2017 en contrepartie d’un « accord de réadmission » – sacro-saint principe de la politique migratoire autorisant l’UE à renvoyer des demandeurs d’asile ayant transité par la Turquie. Toutefois, un noyau dur de pays européens fait tout pour rendre cette feuille de route inapplicable, aidé auprès de l’opinion par le courant politique anti-musulman qui a empoisonné le débat sur les migrations.

Coralie Forget

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