Economie, International, Société

Le succès des séries turques et leur impact sur l’économie

Difficile au Moyen-Orient d’être passé à côté de « Muhteşem Yüzyıl », connu en français sous le nom « Le siècle Magnifique », mais surtout dans le monde arabe comme « Harime Sultan ». Rivalisant ainsi avec les plus grosses productions américaines et sud-coréennes, la Turquie était la première exportatrice de séries télévisées en 2014, représentant 36 % du marché mondial. 

La Turquie est désormais en seconde position au classement des producteurs mondiaux de séries, devancée depuis peu par les États-Unis. Les productions turques apparaissent avoir un franc succès sur des marchés où les séries américaines rencontrent des difficultés de pénétrations : dans les pays arabes du Golfe, mais aussi en Russie, en Chine, en Corée — qui est également un producteur très important —, et en Amérique latine où l’audience pour les séries turques est en pleine croissance. Le Chili était en effet le premier consommateur de séries-télé turques en 2019 en terme de nombres de shows vendus, suivi par le Mexique et l’Argentine. 

Ces séries sont appelées « Dizi », et sont un genre à part entière, différentes des Soap Operas américains, des Telenovelas, et des Dramas historiques. Les 30 épisodes de chaque saison sont aussi longs qu’un film (environ deux heures) et sont parsemés de cinq bonnes minutes de pages publicitaires toutes les 20 minutes. Plus de 50 personnages principaux peuvent apparaître dans une saison, qui est tournée en général hors des studios, dans des lieux de la vie courante que vous pouvez par exemple retrouver en vous baladant dans le centre historique d’Istanbul. Une des particularités notables est également le soin accordé aux bandes originales, chacune ayant sa propre identité, mais aussi aux costumes. Dans « Le Siècle Magnifique », 25 personnes étaient mobilisées lors du tournage uniquement pour l’habillage des acteurs. 

La Turquie s’est très vite imposée comme leader dans le domaine. En 2006, alors que la série « Gümüs » traitant d’une histoire d’amour remporte déjà un franc succès au Moyen-Orient (la série atteindra les 85 millions de téléspectateurs), la sortie de « Binbir Gece », soit les « Mille et Une nuits » en français et revisitées à notre époque moderne, constitue le premier succès international turc : la série a été achetée dans 60 pays, avec des audiences phénoménales. Deux ans après la fin des « Mille et Une nuits », c’est au tour du « Siècle Magnifique » de battre des records. La série décrivant les aventures amoureuses du sultan Soliman le Magnifique, que la presse a parfois identifiée comme le « Game of Throne Ottoman », a capté un tiers de l’audience nationale turque à chaque épisode. En comptant les pays d’Amérique latine ayant acheté la série l’année passée, son audience est estimée à 500 millions de personnes dans le monde. Ce fut la première vente de l’histoire au Japon, ce qui a permis d’établir un fort développement de l’industrie audiovisuelle turque dans son sillage. 

Le secret de la pénétration des Dizi sur les différents marchés, notamment du Moyen-Orient, d’Asie et récemment d’Amérique latine, est la capacité de faire s’identifier des peuples au contexte de la série. Par exemple, l’adaptation de valeurs traditionnelles et de principes moraux, incarnés par des héros très populaires, est très bien reçue dans des sociétés plus traditionnelles, moins séduites par la « corruption émotionnelle et spirituelle » qui peut être ressentie lors du visionnage de séries américaines par exemple. Ici, le langage n’est jamais trop vulgaire, les scènes de violence et les scènes amoureuses mesurées, l’idée étant de faire ressentir aux spectateurs leur quotidien, par des situations réalistes. Récemment, la série « Söz », qui met en scène des militaires turcs luttant vigoureusement contre les risques pesant sur la Turquie (en déjouant des attentats par exemple), a été très bien reçue au Mexique, pays où la violence urbaine est très forte, qui a racheté les droits pour en créer une version locale. Les Dizi traitent parfois de sujets graves, comme dans « Fatmagül’ün Suçu Ne? » (« Quel est le crime de Fatmagül ? » en français), qui traite du combat de justice d’une jeune femme victime de viol, obligée de se marier à l’un de ses agresseurs pour sauver l’honneur familial et rejetée par son petit-ami. Cette série qui met au centre de l’attention la vie de la femme dans une société traditionnelle fut un énorme succès en Argentine et en Espagne, qui d’ailleurs en a racheté les droits d’adaptation. 

Les retombées économiques se sont fait ressentir, et le soft-power turc approuvé. « Le Siècle Magnifique » donne l’image d’un empire, sous Soliman le Magnifique, au centre du monde, de l’hégémonie ottomane au carrefour entre l’Est et l’Ouest, à laquelle les pays d’Orient peuvent facilement s’identifier. Si l’on voit déjà l’intérêt suscité par la série Netflix « Emily in Paris » chez les touristes de la capitale française, les retombées du Siècle Magnifique ont été énormes en Turquie. À titre d’exemple, le nombre de ressortissants des pays arabes (Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Qatar, Liban) qui ont entrepris de marcher sur les traces de Soliman dans la ville d’Istanbul a été multiplié par quatre entre 2010 et 2014, et leurs dépenses furent trois fois plus importantes que la moyenne. En 2014, une étude a montré également que dans les pays où sont diffusées les séries turques, le nombre de personnes visitant la Turquie a augmenté d’environ 15 % en raison de l’image rayonnante du pays véhiculée sur les écrans, en jouant notamment sur son architecture. Des agences se sont créées pour organiser des tours des lieux emblématiques des séries. Les secteurs du textile, de la céramique et de la joaillerie ont également connu un essor avec la bague Hürrem Sultan vendue à 1 million de copies en 2012, ainsi que les ventes immobilières de résidences secondaires. 

L’incroyable succès des séries turques en l’espace d’une décennie a permis d’afficher à l’écran une image de la Turquie attachée à ses racines, à son histoire et aux valeurs de l’Orient, mais aussi un pays moderne, tel un modèle qui aurait su réconcilier société traditionnelle et progrès, ce qui a un écho très important dans le monde musulman. Les retombées touristiques ont été immédiates, la Turquie est désormais le sixième pays le plus visité au monde, étant passée de 18 millions de visiteurs en 2006 à 41 millions en 2015. Alors que les revenus liés à la vente des séries turques dans le monde avoisinaient les 500 millions de dollars en 2018, le gouvernement souhaite atteindre le milliard d’ici 2023. Si de récentes tensions politiques entre l’Arabie Saoudite et la Turquie ont amené Mohammed Ben Salman à demander l’interdiction des séries turques dans son royaume, cette perte majeure de revenu pourrait être compensée par l’accès aux nouveaux marchés latino-américains.

Camille Exare

1 Comment

  1. Hassan

    Ca donne envie de regarder des series turques tout ça..

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