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L’émotion à défaut d’actions ?

La photo du corps inanimé d’un enfant syrien échoué sur les plages turques a provoquée émotion et indignation dans l’ensemble de la presse turque et européenne, ainsi que dans la classe politique. Ce drame insoutenable, qui suit une longue liste d’autres morts depuis deux ans, démontre que l’absence de solidarité européenne pour la question migratoire n’est plus soutenable.

Aylan

Son visage face contre terre. Son corps inanimé dans un t-shirt rouge. Son nom, Aylan Kurdi. Tout le monde a désormais en tête l’image de cet enfant syrien âgé de trois ans, mort alors qu’il tentait de rejoindre les côtes européennes à bord d’une embarcation de fortune. Comme beaucoup d’autres, elle s’est échouée mercredi matin au large de la ville de Bodrum, dans l’ouest du pays. Selon les garde-côtes, 12 personnes ont péri dans le naufrage, dont la mère du petit garçon ainsi que son grand frère, âgé de cinq ans seulement. Aylan est, en quelques heures, devenu le triste symbole de la crise syrienne et des naufragés quotidiens qui affluent sur les côtes européennes.

« L’humanité échouée »

La photo a fait le tour de toutes les rédactions, provoquant une forte émotion. En Turquie, elle a été largement partagée sur les réseaux sociaux, et le hashtag #KıyıyaVuranInsanlık, « l’humanité échouée », est resté en tête des sujets les plus partagés sur Twitter toute la journée de mercredi.

Dans tous les pays européens,  le choc de l’image a également marqué les esprits. Ainsi, la quasi-totalité des titres de presse, d’Italie avec La Repubblica, en passant par l’Espagne avec El Païs, la Belgique avec Le Soir,  Bild en Allemagne, presque tous ont fait de cette image leur « Une ». Même le tabloïd britannique The Sun, pourtant habituellement hostile aux migrants, a fait part de son émotion.

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Un choc qui, beaucoup l’espèrent, pourrait déboucher sur une prise en charge plus importante des flux migratoires par les pays européens. Au total, près de 300 000 migrants ont rejoint l’Europe cette année, selon le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (HCR). Selon les garde-côtes turcs, ce sont près de 2 000 migrants par jour qui tentent la traversée entre la Turquie et les îles grecques. L’autre voie, entre la Libye et l’Italie, atteint également des niveaux record. Les îles de Kos en Grèce et Lampedusa en Italie sont débordées et isolées face à l’ampleur du phénomène.

Les tensions se multiplient dans tout le reste de l’Europe. Actuellement, 1 500 personnes sont bloquées à la frontière entre la Grèce et la Macédoine. En Hongrie, la gare de Budapest s’est, de fait, transformée en camp de réfugiés, puisque 1 800 personnes attendent de trouver un moyen d’atteindre l’Autriche. La Hongrie, pays de transit important, a par ailleurs érigé une clôture électrique de 175 km à la frontière serbe. Selon Frontex, près de 10 000 personnes y sont bloquées.

En France enfin, le tunnel sous la Manche est l’une des voies de passage les plus empruntées par les migrants qui souhaitent gagner le Royaume-Uni, créant régulièrement des affrontements avec les forces de l’ordre et perturbant régulièrement le trafic Eurostar.

Le nombre de migrants étant toujours plus important, ainsi le nombre de décès augmente également de manière dramatique. Hélas, Aylan Kurdi n’est qu’un exemple parmi d’autres. Au total, selon l’HCR, 2 500 personnes ont perdu la vie depuis le début de l’année en tentant de traverser la Méditerranée.

On se souvient également que le 27 août dernier, 71 corps de réfugiés, dont celui d’une fillette de deux ans, avaient été retrouvés en état de décomposition avancée par les autorités autrichiennes. La ministre de l’Intérieur autrichienne Johanna Mikl-Leitner avait alors parlé de « tragédie sans nom ». En avril dernier, le naufrage d’une embarcation avait provoqué la mort de 400 réfugiés. A l’époque, l’Union européenne avait annoncé vouloir « prendre le problème à bras le corps ». Mais malgré les propos indignés, la situation n’a fait que s’empirer depuis.

L’Allemagne active mais isolée

Cause principale de cette inertie : un manque de solidarité entre les pays membres de l’UE. Alors que l’Europe est la première destination des migrants, la plupart semblent camper sur un seul paradigme : empêcher les migrants de venir. Ainsi, lundi à Calais, Manuel Valls a annoncé la mise en place d’un campement pouvant accueillir 1 500 personnes, sans s’avancer sur une extension. Tout en précisant, à l’intention des réfugiés, que « Calais [était] une impasse ».

En Hongrie, la mise en place de la barrière électrique est un révélateur extrême de cette mentalité. Son Premier ministre, Viktor Orban, a par ailleurs écrit dans une tribune au quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), que la « question de la protection des frontières [était] la plus importante », déclarant au passage que « les problèmes migratoires ne sont pas européen mais allemands ».

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Face à ces différentes postures, la Commission européenne tente de trouver une solution collective. Jean-Claude Juncker essaie depuis plusieurs mois de mettre en place un système contraignant de quotas  en fonction des capacités d’accueil de chaque pays. En vain. Ainsi, le sommet des Etats européens de juin dernier, organisé en réaction au naufrage de Lampedusa, avait abouti à un fiasco. Au lieu d’un accord contraignant, la réunion avait débouché sur la décision que l’accueil se ferait sur la base du volontariat. A l’époque, cette conclusion avait provoqué la colère de Matteo Renzi. « Si vous voulez une base volontaire, si c’est ça votre idée de l’Europe, alors gardez-la pour vous. Nous nous débrouillerons seuls », avait déclaré le Premier ministre italien.

Seule l’Allemagne semble avoir pris la mesure du problème. Depuis plusieurs jours maintenant, Angela Merkel fait de cette problématique un de ses principaux chevaux de bataille. Elle avait ainsi  appelé en début de semaine les pays européens à prendre leurs responsabilités, mettant en avant l’idéal européen. « Les droits civils universels étaient jusqu’ici étroitement associés à l’Europe et à son histoire. Si elle échoue sur la question des réfugiés, ce lien étroit se briserait et ce ne serait plus l’Europe telle que nous nous la représentons », a mis en garde la chancelière lundi dernier lors d’une conférence de presse. Elle appelle également à plus de solidarité de la part des pays du Vieux Continent, sous peine d’une refonte de l’espace Schengen.

Il faut dire que l’Allemagne, qui a pris le leadership européen à ce sujet, est bien seule à faire preuve d’une réelle volonté politique. Ainsi, le gouvernement conservateur allemand a annoncé vouloir accueillir près de 800 000 réfugiés cette année, soit quatre fois plus qu’en 2014.

Vers une autre politique migratoire ?

Un changement de paradigme est d’autant plus important que le phénomène migratoire n’est pas prêt de ralentir. Les guerres civiles en Syrie et en Irak et les exactions de Daesh risquent de perdurer encore plusieurs années. Face à l’ampleur des conflits au Moyen-Orient ainsi qu’en Afrique, et alors que, selon le HCR,  la Turquie accueille déjà deux millions de réfugiés et le Liban plus d’un million, vouloir empêcher les migrants d’atteindre l’Europe est irréaliste, pour ne pas dire inconscient. C’est pourquoi un changement de politique au niveau européen est urgent.

L’émotion générale face au drame d’hier le permettra-t-il ? C’est, semble-t-il, le souhait exprimé par l’ensemble de la presse et une partie de la classe politique. Ainsi, Manuel Valls a souligné ce jeudi matin « l’urgence d’agir, l’urgence d’une mobilisation européenne ». La Commission tente de reprendre également la main après l’échec de juin dernier. Jean-Claude Juncker s’apprête à reproposer, dans son discours au Parlement européen la semaine prochaine, un programme de « relocalisation » des migrants présents en Grèce et en Italie dans d’autres pays, sur la base de quotas contraignants. Avancée significative, François Hollande et Angela Merkel ont annoncé ce jeudi 3 septembre soutenir ces quotas contraignants. La question migratoire s’impose donc de plus en plus dans l’agenda politique européen.

Le présiden

Le président de la Commission européenne Jean-Clause Juncker.

Pour autant, malgré l’émotion, l’inaction menace encore les gouvernements européens. A titre d’exemple, les ministres de l’Intérieur européens ont prévu de se réunir pour un sommet d’urgence… le 14 septembre prochain, soit 12 jours après la mort d’Aylan Kurdi. Au vu de l’urgence de la situation, une éternité.

Antoine Rolland

1 Comment

  1. Cheick

    Les tragédies de ces derniers jours, de ces derniers mois, de ces dernières années, c’en est trop.
    Ainsi l’Union européenne est désormais sous pression.Des milliers de migrants tentent chaque jour de rejoindre leur frere en Europe,mais depuis ce drame, de nombreuses voix se sont élevées pour que l’Europe trouve une solution concrète et pérenne pour éviter ces naufrages meurtriers.
    Je pense que pour trouver une solution a ce probleme il faut miser sur la diplomatie et œuvrer pour le développement.Mais de nos jours les dirigeants Europeens misent toujours dans la guerre pourtant avant de soutenir ou declencher une guerre il faut prevoir les consequences car le constat est unanime. Les récents conflits en Syrie, et en Libye, ont jeté à la mer des milliers de personnes qui tentent de fuir la guerre. Sans compter les migrants qui essayent d’échapper à la misère de leur pays d’origine, notamment en Afrique subsaharienne. L’idée de « résoudre le problème à la racine » est donc largement répandue.C’est dommage quand j’entends François Holland dire:migrants clandestins voir meme les qualifiés de « terroristes ».Alors, plutôt que d’attendre que les bateaux coulent, certains suggèrent qu’il faut accentuer la lutte contre les trafiquants.Je finis par cette question:Pendant le temps des polémiques stériles, des centaines de personnes se noient ou meurent asphyxiées. L’indifférence tue. Pourquoi nos médias n’emploieraient-ils pas plutôt leur pouvoir de pression pour sauver des vies et pousser à l’action ?

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