Culture, Découverte, Société

Les Choses de la Vie avec Mario Levi…

On ne présente pas Mario Levi, grand écrivain stambouliote dont la renommée dépasse les frontières turques. Auteur à grand succès, il a remporté plusieurs prix littéraires prestigieux, le Prix d’histoires Haldun Taner avec son œuvre « Bir Şehre Gidememek » en 1990 et le Prix du roman Yunus Nadi avec son roman-fleuve « İstanbul bir Masaldı, Istanbul était un conte » en 2000 entre autres. Francophone (diplômé du Collège Saint-Michel et de Philologie française de l’Université d’Istanbul) et francophile, Mario Levi m’a accordé l’immense plaisir et l’honneur de le rencontrer à Moda, quartier où il réside. Ce fut une entrevue amicale et chaleureuse que je souhaite partager avec vous. En face, comme je le disais, nous avions le merveilleux décor de Moda.

Monsieur Levi, vous aimez raconter Istanbul, mais aussi sa mélancolie et sa tristesse si j’ose m’exprimer ainsi.

En effet, j’aime Istanbul, mais aussi sa tristesse et sa mélancolie. Istanbul est une ville millénaire qui vécut plusieurs cataclysmes durant son histoire, que ce soit naturels ou causés par les guerres. Les guerres, surtout durant les 100 dernières années, ont précipité plusieurs mouvements migratoires s’étendant à trois générations, des Balkans, de la Roumélie et des autres coins de l’Empire agonisant. Ces migrations ont apporté dans leurs valises un sentiment de deuil donnant naissance à cette mélancolie ou tristesse. J’avais exprimé dans une entrevue avec un journaliste français que paradoxalement je me sentais chez moi à Istanbul parce que c’était une ville de migrations.

Êtes-vous nostalgique du passé ?

En fait, les années 1970 avec les valeurs qui ont disparu avec le temps me manquent. Mais je ne suis pas passéiste. Néanmoins, j’aime partager cette époque et c’est pourquoi j’écris. Mais je préfère aussi refléter Istanbul de nos jours, avec la lutte pour survivre des habitants d’Istanbul, leur quête d’une vie meilleure. Bien sûr, dans mes romans, on croise aussi des anciens qui parlent de leurs vies révolues. 

Vous avez entamé une série sur Istanbul, composée de plusieurs quartiers. La série commence avec Kadıköy… (Bir Cuma Rüzgarı Kadıköy — Un vent de vendredi, Kadıköy).

En effet, j’ai donné l’honneur d’être le premier volet à Kadıköy. Nous nous sommes installés ici dès l’âge de 18-19 ans. Cela fait maintenant 45 ans que j’y vis et qu’il me plaît d’y vivre.

Le second livre est aussi publié et est consacré à Şişli, quartier où je suis né (Bu Salı ve Her Salı Şişli — Ce mardi et chaque mardi Şişli). 

Le troisième livre comprendra les quartiers de Sirkeci et d’Eminönü, où mon grand-père était commerçant. Je veux faire revivre ces anciens commerçants d’antan. 

Le quatrième aura pour thème Beyoğlu, l’ancien Pera, le cinquième Suriçi et la vieille ville avec Balat, Eyüp et Ayvansaray, suivi par les Iles des Princes. 

La série prendra fin avec le septième livre, dédié aux deux rives du Bosphore.

Vous êtes un auteur très prolifique, mais aussi très modeste.

Je suis plutôt soigneux et travailleur. Je me lève à six heures, j’écris deux heures, et après le déjeuner encore deux heures. Je donne aussi des cours à l’Université de Yeditepe. La modestie est indispensable. Je connais des écrivains qui, après un livre à succès, se croient sur le toit du monde. Personnellement, je considère que mon évolution dans la littérature n’est pas encore terminée. Par conséquent, je ne peux affirmer être un écrivain, mais un conteur d’histoires.

Vos livres sont traduits dans plusieurs langues.

Ils sont traduits dans 36 langues, dont l’anglais. Il faut préciser que la traduction en anglais est assez difficile du fait que seulement 2 % de publications sont des traductions contre, par exemple, 12 % en français ou 14 % en espagnol. Justement, ce sont ces deux langues qui me tiennent le plus à cœur. İstanbul bir Masaldı (Istanbul était un conte) a eu un certain succès en France. Dans ma famille, ces deux langues sont fréquemment utilisées depuis mon enfance. En ce qui concerne la France, Paris et Marseille sont les deux villes que j’aime le plus et qu’il me plaît de visiter depuis 1975. Durant l’une de mes visites à Paris en 2012, je me plaignais des changements à un ami journaliste. Il m’avait dit : « Pourquoi tu n’écris pas Paris était un conte ?! » Comme je le disais, ma famille suivait de près les éditions en français. À l’époque, Le Journal D’Orient était le seul journal publié en français à Istanbul. Mes grands-parents critiquaient souvent les fautes d’orthographe causées par les imprimeurs qui ne parlaient pas français…

Quels sont les auteurs que vous préférez ?

Je voudrais citer surtout Marcel Proust. Un journaliste français avait affirmé que j’étais le Marcel Proust de Turquie. J’aime aussi Kafka, Dostoïevski, Virginia Woolf, Tolstoï. Mais j’admire également Albert Camus entre autres. C’était une personne courageuse qui avait pris le risque d’abandonner le Parti communiste français dans les années 1950 en critiquant le totalitarisme soviétique. 

Je suis assez déçu par les politiciens de nos jours, par le manque de qualité. J’aime beaucoup notre monde, mais je suis en colère face à cette dégradation globale. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’écris. Aujourd’hui, je me considère plutôt conservateur, mais pas réactionnaire. Car il y a beaucoup de valeurs que nous devons préserver. Néanmoins, je suis satisfait de mes 60 années, même plus de l’époque où j’avais 20 ans. 

Je voudrais évoquer votre coopération avec le fameux peintre Devrim Erbil.

C’est un sujet auquel je tiens. J’adorais Devrim Erbil, car il est LE peintre d’Istanbul. Grâce à un ami commun, je l’ai rencontré et émis le souhait d’acheter l’une de ses œuvres. Le peintre, très généreux et grand connaisseur de littérature, m’a dit : « Tu es un écrivain, je ne vais pas te vendre une toile. Mais si tu écris un livre sur mon travail, je t’offrirais le tableau qui te plaît ». Je n’étais pas un expert en art. J’y ai réfléchi pendant trois ou quatre années sans résultat… Finalement, durant une célébration des 60 ans de l’artiste, je me suis dit que je ne pouvais pas critiquer son art, mais que je pouvais refléter ce que je ressens personnellement face à cette beauté. Par la suite, j’ai fini le livre en 24 jours (O Meftunu Olduğunuz Mavi, Devrim Erbil’in İstanbulu — Ce Bleu que vous êtes amoureux. Istanbul de Devrim Erbil)…

Finalement, avez-vous de nouveaux projets ?

La TRT envisage de réaliser un programme avec moi sur Istanbul. Dans chaque émission, nous visiterons un quartier de la ville, où j’évoquerai non seulement son côté historique, mais surtout sa relation avec la littérature et son côté social. Nous commencerons avec Galata (Galata Mevlevihanesi) et Yüksekkaldırım, et je compte en profiter pour exposer Şeyh Galip et Hüsnü Aşk. La première émission aura lieu fin octobre, début novembre, et s’intitulera Mühayyelat (ceux qui ont été imaginés, rêvés…)…

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Il me reste à exprimer encore une fois ma grande gratitude pour la disponibilité et l’extrême gentillesse de Mario Levi. 

Eren M. Paykal

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