Culture, Découverte

Les Dardanelles : entre fierté patriotique et escale touristique

Alors que la majorité des Stambouliotes quitte la métropole pendant la saison estivale vers les côtes égéennes afin d’éviter la chaleur étouffante du soleil, la baie Suvla se distingue comme une escale incontournable. Ici, l’Histoire se mêle à la beauté des paysages naturels. Il ne manque plus qu’un bon guide ou quelques connaissances culturelles pour savourer pleinement le bonheur de contempler les vagues fougueuses. Depuis le haut des collines, il suffit d’inspirer une bouffée d’air empreinte de mémoire et de respect. Le succès est tel que les agences de voyages proposent de plus en plus d’y faire étape.

dardanelles

Sur le chemin des vacances, certains n’hésitent pas à faire un détour par la baie de Suvla, lieu mémorial de la célèbre bataille des Dardanelles. Escale obligée pour ceux qui se sentent une âme de patriote et surtout ceux qui – très nombreux – adorent encore le héros national : Atatürk. En effet, malgré un bilan humain désastreux, la période belliqueuse de 1914-1915 reste, pour le pays entier, le symbole de l’avènement de l’homme qui a ouvert une nouvelle page dans l’histoire de la Turquie.

Un peu d’Histoire …

dardanellesLa bataille des Dardanelles (ou de Gallipoli) a eu lieu entre le 19 février 1915 et le 9 janvier 1916 . Le détroit des Dardanelles relie la mer Egée à la mer de Marmara. La Turquie, alliée de l’Allemagne depuis le 1er Novembre 1914, tenait le détroit. Le premier lord britannique de l’Amirauté Winston Churchill souhaitait alors ouvrir la route vers Istanbul et créer un front oriental pour éliminer l’Empire Ottoman de la guerre. Mais cette tentative se solde par un cuisant échec pour les Alliés . Des centaines de milliers de soldats périrent au cours de cette bataille, qui constitue le deuxième plus grand débarquement militaire de l’Histoire, après le débarquement de Normandie. Trois cent mille Turcs musulmans et deux cent quatorze mille soldats alliés y perdirent la vie. Pourtant, la bataille des Dardanelles fut l’ultime grande victoire militaire de l’Empire ottoman dépérissant.

Tout le mois d’août, les touristes et les Turcs se rassemblent donc et se succèdent sur ces collines où tant de soldats ont péri, noyés ou broyés par les impacts incessants des obus lancés jours et nuits. Tel un lieu de pèlerinage, la baie de Suvla est un passage obligé pour les autochtones férus d’histoire et curieux. Mais, Sulva est aussi l’occasion pour les Turcs d’attiser une amertume toujours bien vivante envers les Britanniques qui « avaient osé les envahir ».

Il était une fois … un 15 août 1915

L’association “ Gallipoli” a récupéré le journal intime d’un soldat turc ayant bravé les horreurs de cette bataille des Dardanelles. Soldat de deuxième classe de l’armée de terre, il témoigne d’une situation comparable à celle de Verdun en France. Relatant avec précisions les avancées de son régiment, il écrit le 15 août 1915 un récit sur l’offensive des Anglais et la débâcle qui suivit. Ce jour-là représente le baptême de feu de la 162ème brigade turque, autrement dit son entrée dans les combats. En effet, depuis plusieurs mois, les troupes étaient terrées dans des tranchées. La tâche à effectuer n’était pas une mince affaire : leur mission consistait à freiner l’avancée ennemie et à occuper une des collines les plus stratégiques de la baie.

Ataturk

Ataturk entouré de ses soldats

Ce jour-là, les soldats évoluaient sur des terrains dangereusement pentus, rocailleux et couverts de maquis. Pour les troupes armées, la cohésion des lignes était donc difficile à garder. Pourtant, les soldats turcs avaient un avantage : habitués à la chaleur étouffante du mois d’août, ils souffraient moins que les Britanniques. Au petit matin de cette journée caniculaire, les premiers coups de fusils et de mitraillettes résonnèrent dans la baie d’Ertugrul. Mais, la bataille est un véritable désastre : les deux camps s’enlisent. Les principaux officiers, sous-officiers et généraux sont blessés mortellement, laissant leurs soldats sans commandement. Très émouvant, le soldat écrit : « Mon lieutenant et moi étions aux premières lignes. Mais, mon lieutenant a été abattu alors que nous essayions de grimper jusqu’à la colline. Alors, je lui ai demandé : « Avez-vous besoin d’aide, mon lieutenant ? » Il m’a répondu : « Non, continuez, et surtout, ne brisez pas la ligne ! ». Il continue : « Nous avons finalement réussi à arriver au sommet. Mais, nous avons été bombardés par des obus dont les éclats ont touché mortellement bon nombre d’entre nous. J’ai vu mon cousin se faire tuer devant moi, il pleurait quand il a été abattu. Moi aussi, j’ai fondu en larmes : il n’avait que seize ans. C’est un miracle pour moi d’avoir survécu dans ce champ infernal de projectiles incessants. Pendant plusieurs heures, le ciel était lézardé d’éclairs d’obus et le bruit assourdissant sonnait comme un concert apocalyptique digne de fin du monde ». Malgré l’effroi, ce soldat n’en avait pas pour autant perdu son talent de poète.

Enfin, après une nuit où les pierres ont étincelé comme des étoiles filantes, le calme est revenu. Il faut alors imaginer, sur les flancs olivâtres de ces collines, des fusils, des corps ensanglantés, des kakis, des tuniques et des coiffures éparpillés au milieu des broussailles. Un tel décor fantomatique a laissé place aujourd’hui à un paysage naturel, idyllique et paisible où rien ne semble faire écho à l’atrocité des combats qui ont lieu il y a maintenant près de cent ans.

Diane Ziegler

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