Politique

Les journalistes de Cumhuriyet Can Dündar et Erdem Gül en prison

Le directeur de publication du quotidien Cumhuriyet Can Dündar et le chef du bureau d’Ankara Erdem Gül ont été arrêtés et écroués le 26 novembre pour « espionnage ». Ils viennent s’ajouter à la liste, déjà longue, des manifestations de la censure en Turquie et des atteintes à la liberté d’expression, sous forme de persécution des journalistes d’opposition.

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Can Dündar, directeur de Cumhuriyet

Inculpés pour « aide à une organisation terroriste, d’espionnage politique et militaire, et de révélation d’informations devant rester secrètes », les deux journalistes de Cumhurriyet ont été arrêtés le 26 novembre, sur ordre d’un procureur du palais de justice d’Istanbul, puis écroués dans la prison de Silivri. Can Dündar et Erdem Gül encourent la prison à vie, tandis le procureur a déjà annoncé qu’il allait requérir vingt ans d’emprisonnement. Ironie du sort, Can Dündar recevait le 17 novmbre le prix Reporters Sans Frontieres pour la liberté de la presse descerné cette année à Cumhurriyet.

En cause, la publication le 25 mai dernier d’une vidéo et de documents censés prouver que les  (MIT) fournissent des armes aux combattants en Syrie. En janvier 2014, des convois du MIT à destination de la Syrie avaient été arrêtés par la gendarmerie dans la province d’Adana, mais le MIT et la préfecture s’étaient opposés aux fouilles. La vidéo montrait des caisses de médicaments situées à l’arrière de trois camions des services de la Sécurité de l’Etat, escortés par le MIT, contenant en fait ce que le quotidien a présenté comme des armes et munitions destinées à des combattants en Syrie.

Le président Erdoğan a condamné un acte d’espionnage visant à ternir l’image du gouvernement en faisant croire à sa complicité avec une organisation terroriste. Il a répété que les camions en question transportaient « de l’aide humanitaire à destination des Turkmènes de Bayırbucak ». Il dénonçait également en janvier des fouilles ordonnées illégalement par des éléments güllenistes infiltrés dans les institutions judiciaires et les forces de sécurité. En février 2014, les rapports sur l’affaire avaient été interdits de publication et en avril 2015, un tribunal turc avait fait arrêter 17 des soldats ayant mené les fouilles. En juin, le président avait personnellement déposé une plainte au parquet d’Ankara contre Can Dündar et déclaré publiquement que le responsable « payerait cher ».

Réactions

L’affaire a immédiatement suscité une forte indignation en Turquie et chez les responsables occidentaux.

« Erdoğan a donné l’ordre et le journalisme a été arrêté », titrait vendredi Cumhuriyet. « Nous traversons un processus anormal et nous œuvrons pour le normaliser le plus vite possible », a dit le président de la Cour de cassation, Ismail Rustu Cirit. Quant au chef du CHP (Parti Républicain du Peuple), Kemal Kiliçdaroglu, il a déclaré dans une lettre que « les journalistes arrêtés quitteront la prison la tête haute ».

Près de 2000 personnes manifestaient à Istanbul vendredi, tandis que le hashtag #CanDündarErdemGülYalnızDeğildir (Can Dündar et Erdem Gül ne sont pas seuls) se répandait sur Twitter et que de nombreux journaliste étaient présents aux abords du tribunal jeudi dernier.

Les responsables européens ne sont pas restés indifférents, dénonçant une situation « inquiétante ». Dans une déclaration,  le porte-parole du secrétaire général du Conseil de l’Europe Thorbjorn Jagland rappelle que la Turquie a elle-même adopté un plan d’action visant à prévenir de futures violations de la Convention européenne des Droits de l’Homme, dont l’article 10 sur la liberté d’expression et la liberté des médias. La déclaration rapporte que les événements récents devraient être abordés dans le cadre du groupe de travail prévu mi-décembre entre le ministère de la Justice turc et le Conseil de l’Europe.

Le département d’Etat américain a également exprimé ses inquiétudes au sujet de la liberté de presse en Turquie, appelant les autorités à assurer la libre expression des opinions et critiques. « L’enquête, les accusations de criminalité, et l’arrestation soulèvent de sérieuses inquiétudes à propos de engagement du gouvernement turc au principe fondamental de la liberté des médias. Ces évènements ne sont que les derniers d’une série de lois et d’actions judiciaires mises en place dans des circonstances douteuses contre des médias critiques du gouvernement », affirme la déclaration. Rappelant les garanties posées par la Constitution en matière de liberté d’expression et de liberté de presse, la déclaration « demande aux autorités de permettre à tous les individus, pas uniquement les médias, d’exprimer librement leurs opinions et critiques, ce qui renforcera en définitive la démocratie turque ».

Une « médaille d’honneur »

Les deux journalistes ont été entendus jeudi à Istanbul. « C’est une médaille d’honneur pour moi et Erdem », a déclaré Can Dundar. Défendant son rôle de journaliste, il a poursuivi : « On ne peut pas défendre l’intérêt national quand on ment. Nous, les journalistes, nous ne sommes pas des fonctionnaires de l’Etat. Notre rôle est de révéler les mensonges de l’Etat. Notre information est correcte. Je ne suis ni espion, ni traître, ni membre d’une organisation terroriste. Un espion ne divulgue pas les informations qu’il obtient. M. Erdoğan a dit hier : « Peu importe si ces camions transportaient des armes. » Il a donc confessé et a confirmé notre information. Et moi je dis alors « Peu importe si nous avons publié cette information. » »

De son côté, Erdem Gul a rappelé dans sa défense que « pour le journaliste, ce qui est déterminant c’est le salut, la sécurité et la paix de la société. Notre rôle est d’informer le public. »

 

Coralie Forget

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