Culture, International, Société

Les sables mouvants de Modiano

Nombreux sont les prix Nobel de littérature à la plume engagée, se faisant l’écho et la voix de minorités persécutées. L’écriture bien plus forte qu’une balle, l’écriture, cette arme universelle et intouchable, visant au progrès comme un appel aux mouvements sociaux. Modiano, lui, n’est pas Camus, non, il est cet écrivain qui nous perd dans un univers obscur et opaque, s’attachant à décrypter voire à enquêter sur un passé trop confus. À le décrire, on dirait qu’il produit des romans dans lesquels on voyage, non pas vers des îlots paradisiaques ou des mirages, mais toujours à Paris, au fil des pages.

Patrick Modiano

Patrick Modiano

Modiano m’apparaît comme incomparable, et cela de par son style libre et efficace. En fait, disons qu’il nous immisce au plus profond de l’esprit de ces personnages pour ensuite les effacer de nos mémoires. C’est ici que je reste fasciné, sans comprendre quel mécanisme rentre en moi. Je ne saisis pas. L’écrivain m’introduit au sein d’une histoire des plus troubles dont je veux connaître la fin ainsi que le sort de ceux qui la composent, et puis, sans l’once d’une explication, il vient détruire toute cette ambiance tissée créant alors de nouvelles interrogations, de nouveaux enjeux, de nouvelles préoccupations. J’avoue alors le détester, je lui en veux, vraiment, comme l’impression qu’il s’amuse à jouer de mes faiblesses, de ma curiosité ; le suspens ne trouvant jamais une résolution tant désirée. Par chance notre conscience ne s’en rend réellement compte que plus tard. Entre temps, nous nous sommes d’ores et déjà évadés de notre quotidien, qu’il s’agisse d’un siège de bus ou d’un canapé, captivé que nous étions par le flou ambiant des romans modianesques.

Je me plais à penser que Modiano serait un expert en matière de psyché, et, dès lors, tout concorde. D’abord sa manière d’écrire qui, comme je viens de vous le relater, oscille sur le fil incertain, mais chez lui toujours maitrisé, de la patience et de l’énervement du lecteur. On l’aime et on le hait mais, quand il nous fait mal, il nous soigne tout autant. J’ai souvent l’impression de me retrouver emprisonné dans ses romans comme un poisson pris au piège des vagues s’échouant sur le littoral, et je n’en ressors qu’à la fin, extenué mais bien. Parallèlement Modiano, comme à son habitude, évoque les blessures de l’enfance, faisant ressurgir souvenirs et fantômes du passé pour éclaircir un présent naviguant sous dépression.

La grisaille recouvre cette époque monotone, on passe par la périphérie parisienne, places abandonnées et ruelles ombragées. Il y a quelque part un attrait pour le vide et le néant, vacuité vers laquelle le narrateur se laisse porter par des évènements insolites, toutefois cohérents. Au parfum de moisi qui règne dans ses romans, Modiano délivre un peu d’espoir au fil d’une littérature précise et mouvante. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier nous présente Jean Daragane, auteur pris d’une solitude mortifère vacillant entre ennui et dégoût, entre Saint-Leu-la-Fôret et le square du Graisivaudan. Femmes et photographies s’évaporent quand la vie se poursuit, sans notre accord et c’est ainsi que les romans de Patrick Modiano s’élaborent.

Maxime Tettoni

 

 

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