Culture, Société

Les séries turques accusées d’encourager les violences faites aux femmes

Après que la récente tragédie d’Özgecan a attiré l’attention du pays sur les violences à l’encontre des femmes, İsmet Uçma, député AKP, a accusé les séries télévisées turques d’encourager ces violences.

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Le gouvernement se décide à agir

Plus de deux semaines après l’assassinat sauvage d’Özgecan Aslan, la Turquie est toujours en émoi et les projecteurs sont depuis cette triste affaire braqués sur le problème des violences faites aux femmes. En effet, les manifestations populaires en son hommage se sont multipliées et ont mobilisé les femmes, mais pas seulement ; ainsi, le 21 février, des hommes sont descendus dans la rue en jupe pour dénoncer les viols et meurtres infligés aux femmes. Des marches semblables, aussi bien honorifiques que revendicatives, ont eu lieu dans de nombreuses villes turques, si bien que le gouvernement a dû aborder à son tour la question. Le Premier ministre Ahmet Davutoğlu a donc annoncé le lancement d’une campagne contre les violences faites aux femmes, et de recherches sur leurs causes. Ces dernières sont menées par une commission parlementaire, et ont déjà abouti à certaines conclusions.

Effectivement, le député AKP İsmet Uçma, qui est membre de cette commission, rend les soap operas turcs responsables de violences misogynes. Lors d’une réunion qui s’est tenue le 18 janvier, il les a accusées de ismet_ucma« pervertir l’institution de la famille turque » en « représentant des relations humaines inappropriées ». Il a ensuite enfoncé le cou :  « Vous tournez des séries qui ne connaissent pas de limites dans la relation entre la femme du frère et l’oncle. Vous ne posez aucune limite, puis vous vous plaignez de l’augmentation du nombre de viols. À quoi vous vous attendiez ? Qui sème le vent récolte la tempête ».

Des programmes violents ?

Il est vrai que certaines séries télévisées turques n’aident sans doute pas à faire progresser les mentalités, et leur violence à l’égard des femmes a fait l’objet d’une étude scientifique menée par quatre professeurs de l’université de Selçuk : Nazlı Bayram, Canan Uluyağcı, Sezen Ünlü et Sevil Uzoğlu Bayçu. Leur étude a révélé que dans presque toutes les séries, au moins une femme subit des violences, qu’elles soient, comme dans la plupart des cas, verbales et psychologiques, ou bien sexuelles. Ces agressions sont le plus souvent perpétrées par le mari, le frère ou bien la belle-mère de la victime. Mais l’étude va plus loin en démontrant que 52% des autres personnages approuvent ces sévices, tandis que les bourreaux restent impunis dans 97% des cas.

Il est également à noter qu’il arrive même que l’intrigue toute entière repose sur ces violences, comme il en va pour la série Fatmagül’ün Suçu Ne ? ou, en français, Quel est le crime de Fatmagül ? qui commence avec le viol collectif de son héroïne. La jeune fille, mariée à l’un des violeurs, finit par en tomber amoureuse.

Une hypocrisie d’État

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Le maire d’Ankara, Melih Gökçek.

Les initiatives du gouvernement en faveur des femmes peuvent paraître étonnantes compte tenu des effets de sa politique sur la condition de ces dernières. En effet, le personnel politique de l’AKP s’est souvent illustré par ses propos sexistes. Bülent Arınç, vice-Premier ministre, a par exemple affirmé en juillet dernier : « une femme doit conserver une droiture morale, elle ne doit pas rire fort en public ». Quatre mois plus tard, Erdoğan enfonçait le clou en affirmant : « notre religion a défini une place pour les femmes : la maternité ». Pour le président, l’égalité hommes-femmes est « contre-nature ». De nombreux ministres AKP ont aussi également fait des déclarations misogynes par le passé : Veysel Eroğlu, ministre des Forêts et des Eaux, avait ainsi demandé « les tâches ménagères, ça n’est pas assez ? », tandis que Mehmet Şimşek, ministre des Finances, avait regretté le fait que les femmes cherchent du travail, arguant que cela augmentait le taux de chômage. L’ex-ministre de la Santé Recep Akdağ avait quant à lui condamné les femmes victimes de viols. S’exprimant sur le même sujet, Melih Gökçek, maire d’Ankara depuis 1994, a été jusqu’à dire que les femmes ayant recours à l’avortement étaient plus coupables que les violeurs.

Même sans prendre en compte ces graves dérapages des officiels, la politique conservatrice de l’AKP, notamment en ce qui concerne les valeurs familiales, est imposée au pays au détriment des femmes qui font figure de citoyennes de seconde zone. Il convient donc de se demander comment un parti peut véritablement agir contre les violences faites aux femmes tout en défendant un système patriarcal qui alimente ces violences.

Victoria Coste

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