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L’état d’urgence, une réponse inadaptée

Le 21 juillet dernier, le Parlement a adopté le projet de loi prolongeant de six mois l’état d’urgence en France, alors que François Hollande avait peu avant annoncé sa suspension pour le 26 juillet. L’état d’urgence avait été décrété suite aux attentats du 13 novembre et prolongé trois fois – en novembre, en février et en mai – avant d’être renouvelé à la suite des attentats de Nice. Censée nous protéger d’une nouvelle attaque terroriste, cette mesure suscite pourtant le débat. toulouse_contre_letat_durgence-0137Devant une escalade de la terreur et de l’horreur engendrée par les attentats de novembre dernier et ceux, en juillet, de Nice et de Saint Etienne-du-Rouvray, personne ne se sent en sécurité. Politiquement, l’exécutif ne peut pas rester les bras croisés. À moins d’un an des prochaines élections présidentielles, où les enjeux sécuritaires seront déterminants, la pression de l’opinion publique oblige le gouvernement à prendre des mesures. L’important est alors la visibilité de celles-ci afin d’attester que le pouvoir contrôle la situation. Une politique de communication synonyme de surenchère des mesures d’urgence prises dans la précipitation et l’émotion engendrant des décisions inutiles, inadaptées et même contreproductives. À peine annoncée, la prolongation de l’état d’urgence essuie de nombreuses critiques, de la gauche comme de la droite, mais aussi des militants des droits de l’Homme et des libertés fondamentales ainsi que des spécialistes du contre-terrorisme, et ce, à juste titre.

L’état d’urgence était déjà en vigueur, et même à son maximum, quand l’attentat de Nice s’est produit, ce qui nourrit les critiques quant à son efficacité et avec raison, semble-t-il. Aurélie Campana, professeure titulaire de sciences politiques et membre de la Chaire de recherche du Canada sur les conflits et le terrorisme à l’Université Laval (Canada), expliquait sur Radio Canada que l’état d’urgence ne peut tout simplement pas prévenir les attentats : « Honnêtement, est-ce que ça fonctionne? Non. Après tout, on n’a pas pu empêcher un attentat d’envergure ».

De plus, si dans un premier temps la loi du 21 juillet se veut rassurante, celle-ci présente avant tout des risques conséquents. Cette mesure nuit de façon considérable à l’état de droit, à la liberté civile et finalement aux bases de notre démocratie. La Ligue des Droits de l’Homme (LDH) dénonce d’ailleurs une simple « opération de communication […] Face à la violence et à la stratégie de la tension auxquelles nous sommes confrontés, la LDH appelle à résister à la tentation d’y répondre par une restriction de la vie démocratique et des libertés publiques ». Risque de dérive autoritaire et sécuritaire, mise en place progressive d’un État policier ; voilà les dangers auxquels nous devons désormais faire face.

La loi du 21 juillet participe surtout au repli identitaire et sécuritaire, un phénomène déjà bien installé en France et on ne peut plus inquiétant. Déjà en décembre 2015, l’ancien Premier ministre, Dominique de Villepin, avertissait dans une interview à BFMTV et à RMC des dangers relatifs à l’état d’urgence : « nous risquons de nous abandonner à une pente de peur et de colère ». Il y a d’autant plus de quoi s’inquiéter que ce climat de peur, de méfiance et de paranoïa est la voix parfaite pour que les partis populistes, dont la popularité ne cesse de croître du fait de l’atmosphère mise en place par les terroristes ainsi que par les hommes et femmes politiques, arrivent au pouvoir et divisent davantage notre société.

On contribue finalement à éradiquer nos valeurs pour le plus grand bonheur des djihadistes qui réussissent ainsi à figer notre société dans la peur et la défiance, à semer la division, à renforcer la stigmatisation et la marginalisation de la communauté musulmane.

Mais l’exécutif ne semble pas prendre la mesure de l’ineptie qu’est l’état d’urgence. Quand Manuel Valls déclare que cette mesure sera reconduite tant que Daech ne sera pas éradiqué, cela revient à faire l’impasse sur nos valeurs, sur nos libertés et sur l’état de droit au nom d’une supposée protection et de l’élimination d’une menace. Un projet qui n’aboutira jamais si nous continuons à opter pour de telles solutions.

Mais alors, comment lutter contre le terrorisme ? Il semble d’abord déterminant de comprendre les raisons profondes qui poussent des extrémistes à s’en prendre à la France. Il est temps de prendre conscience que l’état d’urgence engendre un cercle vicieux incontrôlable de division en France, terreau fertile du terrorisme. En scindant la société et en excluant une partie de la population, on ne fait que nourrir l’attrait envers Daech de certains jeunes qui n’ont plus de perspectives d’avenir. Cette mesure est aussi un message de peur que nous envoyons à l’organisation terroriste. Daech atteint ainsi son objectif, nous rentrons dans son jeu et mettons tout en place pour devenir une cible idéale à ses yeux. Donnons de réelles perspectives d’avenir à nos jeunes, arrêtons cette politique d’exclusion, de mise à l’écart des communautés. En outre, Will McCants et Chris Meserole soulignent le fait que la culture politique en France ainsi que l’augmentation du chômage rendent compliquée la lutte contre le terrorisme et favorisent les processus de radicalisation et de recrutement. Par ailleurs, ils expliquent que le sentiment d’humiliation, particulièrement renforcé par l’extrême droite française, engendre l’impression d’être mis au ban de la société, ce qui ne fait qu’envenimer la situation puisque le mot « exclusion » va de pair avec celui de « radicalisation ».

Il est temps de réaliser les conséquences de nos politiques militaristes en Syrie et en Irak qui, loin de résoudre le problème djihadiste, amplifient finalement le phénomène et conduisent à des désastres humanitaires là-bas, mais nous positionnent aussi comme une cible privilégiée. Car, à force d’exporter la guerre, on finit par l’importer chez nous comme le stipulait Michel Onfray dans son essai Penser l’Islam. En définitive, cela fait une vingtaine d’années que l’Occident crée ses propres ennemis.

Il est déterminant de prendre enfin conscience que la haine ne fait qu’engendrer davantage de haine. Arrêtons ces politiques électoralistes et mettons en place des solutions plus efficaces pour lutter, en amont, contre la radicalisation et le terrorisme. Pour cela, il est temps que le gouvernement français et la classe politique dans son ensemble prennent en considération les avis des experts et arrêtent de mettre en place des mesures qui font finalement le bonheur des organisations terroristes. Mais la première chose à faire est de rappeler, de marteler s’il le faut, que les premières victimes du terrorisme sont les pays et la communauté musulmane !

Camille Saulas.

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