Politique

L’État islamique décline sa revue en turc pour servir son recrutement

dabiqDernière née de la vaste stratégie marketing déployée par l’État islamique pour appeler au djihad en « terre sainte », la revue arabe Dabiq se décline désormais dans une version turque intitulée Konstantiniyye, du nom de l’ancien patronyme de la capitale ottomane Constantinople.

Paru un 29 mai, jour de l’anniversaire de la conquête de l’illustre cité par le sultan Mehmet II, le magazine Konstantiniyye s’inscrit sans surprise dans la lignée d’une propagande savamment orchestrée par le groupe État islamique pour recruter de nouveaux djihadistes.

Derrière cet ultime outil au service de l’entreprise idéologique de l’organisation terroriste on retrouve encore une fois l’éditeur Al-Hayat Media, déjà à l’origine de plusieurs revues du même type destinées à recruter dans le monde entier des partisans susceptibles de souscrire à la cause djihadiste.

Comme pour les précédents numéros, le puissant organe n’a pas failli à sa réputation. Richement illustré, et dévoilant au fil de 46 pages un large contenu thématique, Konstantiniyye semble au premier abord renfermer tous les codes d’une revue classique. Ce serait oublier un discours idéologique qui ne laisse guère de doute sur la nature des objectifs servis. Car, entre critique de la démocratie turque et incitation à rejoindre les terres sacrées du « califat », l’État islamique appelle ni plus ni moins à la conquête d’Istanbul par les forces islamistes.

Le tissage d’un réseau mondial

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Avec la publication d’une revue réservée au public turcophone, le groupe d’Abou Bakr al-Baghdadi a élargi un peu plus la palette d’une communication qui, après les réseaux sociaux et les teasers sensationnalistes semblables aux productions américaines, investit le champ du support papier.

La première incursion dans le domaine remonte à juillet 2014, à une époque où le mouvement islamiste fait plus qu’à l’accoutumée l’objet de toutes les attentions. Afin de défendre le califat contre la « propagande occidentale » et du même coup grossir ses rangs de nouveaux défenseurs de la cause djihadiste, l’État islamique publie ce mois-là un magazine en anglais dont le titre arabe, Dabiq soit « le retour du califat », illustre bien la teneur idéologique du contenu.

Reprise par les journalistes internationaux, la nouvelle fait grand bruit. Le mode opératoire inédit, au même titre que le slogan impérieux en préambule du magazine : « écoute, obéit et ne trahit pas », achève de stupéfier les commentateurs du monde entier.

Bénéficiant d’un sinistre succès, cette version anglaise sera bientôt suivie d’équivalentes francophone et russophone. La démarche ne manque pas de surprendre et révolutionne les codes traditionnels de la communication auxquels nous avaient habitués les organisations terroristes. En choisissant de décliner sa propagande en plusieurs langues, le « califat » manipule non seulement un public plus étendu et internationalisé mais élargit surtout son champ d’action à des populations occidentales autrefois peu exposées à son message.

Une volonté de conquérir l’Anatolie

Loin d’étonner, l’intérêt nouveau de Daesh pour la Turquie, et plus particulièrement l’Anatolie, recèle à plusieurs égards une dimension stratégique. Il s’agit d’abord de faire de ce carrefour du Moyen-Orient, aux frontières communes avec les théâtres clés du conflit que livre actuellement l’État islamique, un nouveau bastion du recrutement djihadiste.

L’ambition est d’ailleurs explicite dans l’article de la revue intitulée « immigration », dans lequel les islamistes demandent un départ massif des musulmans de Turquie vers les « terres saintes du califat ». Les terroristes entendent également profiter de la vague « anti-Charlie Hebdo » qui avait déferlé dans certains pays musulmans, fin janvier 2015.

La page 41 du magazine est ainsi réservée aux attaques du 8 janvier perpétrées contre le journal satirique français. Y est présentée notamment une photo du caricaturiste français Luz, survivant de l’attaque, dont la figure cristallise encore la rancœur des islamistes.

Daesh entend par ce moyen s’attirer une frange infime mais néanmoins présente de la population turque, qui, le 16 janvier dernier, avait crié sa colère contre Charlie Hebdo à l’occasion de la manifestation organisée devant une mosquée du quartier stambouliote de Fatih en hommage aux auteurs des attentats, les frères Kouachi.

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Une petite partie du public turc ne s’est d’ailleurs pas montrée insensible au message des terroristes puisqu’un rapport de l’ONU de mai dernier faisait état de 1300 citoyens turcs œuvrant pour le compte d’organisations terroristes à travers le monde.

Une position ambiguë du gouvernement

Si les revues précédentes publiées par l’État islamique apparaissent incontestablement critiques à l’égard des gouvernements occidentaux, le ton employé dans la version turcophone se veut résolument plus adouci.

En effet, à la différence des autres nations, aucune menace contre la sureté du pays ne transparaît. C’est davantage un appel à la conquête spirituelle du pays, avec comme symbole mis en avant Istanbul, l’ancienne Constantinople. Moins qu’une déclaration de guerre, l’État islamique adresse vraisemblablement à la Turquie une main tendue, désireux semble-t-il de faire de cette terre musulmane une alliée plus qu’une ennemie.

À vrai dire, ce traitement particulier de la question turque n’est pas sans fondement. Critiquée depuis plusieurs années pour son rôle de plaque tournante de l’immigration européenne en direction des « territoires du djihad » comme en témoigne l’épisode récent ayant vu trois jeunes britanniques rejoindre les djihadistes après un passage par la Turquie, l’État semble mener une politique ambiguë à l’égard des forces armées terroristes basées au Moyen-Orient.

La politique de la présidence d’Erdoğan n’est pas non plus exempte d’ambiguïtés. Bien que le chef de l’Etat ai toujours refusé d’admettre un quelconque soutien de la Turquie envers les djihadistes syriens en guerre contre Bachar el-Assad, certains, au contraire, pointent du doigt la participation du pays, avec l’aide du Qatar ou encore de l’Arabie saoudite, au financement du Front islamique, un des plus grands groupes rebelles de Syrie.

armesPlus récemment, les révélations du journal d’opposition turc Cumhuriyet confirmaient un peu plus les soupçons jusqu’à présent démentis par le gouvernement. Le 29 mai dernier, en effet, la publication de photos supposées démontrer la livraison d’armes aux rebelles syriens par les services de renseignement turcs, avait entraîné les foudres du gouvernement, et mis le président turc, en plus de l’AKP, dans une situation délicate, quelques jours seulement avant l’échéance cruciale des élections législatives.

Plus inattendues encore furent les déclarations du chef de l’exécutif, au lendemain de la parution du premier numéro de Charlie Hebdo post-attentats où figurait en une un prophète attristé arborant un panneau : « Tout est pardonné. » Devant un parterre de journalistes, le président avait déclaré : « La liberté de la presse ne veut pas dire liberté d’insulter (…) cela ne s’appelle pas la liberté, cela s’appelle semer la terreur en empiétant sur la liberté des autres (…) il ne peut y avoir de liberté sans limite. »

Une occasion qu’avait saisi immédiatement le pouvoir pour entraver de nouveau la liberté de la presse, et notamment celle du quotidien Cumhuriyet, contraint de s’expliquer après avoir diffusé la caricature controversée. Ankara s’alliait ainsi aux quelques voix dissidentes qui avaient vu le jour fin janvier dans certains pays musulmans, et parmi lesquelles la plus décriée d’entre tous, celle de l’État islamique.

Matéo Garcia

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