Cinéma, Société

L’exil fiscal : la polémique Depardieu

Gérard DepardieuActeur talentueux, sincère, à ses heures comique, parfois même colérique, il représente un des piliers de la culture cinématographique française avec plus de 170 films à son actif. Parti de presque rien, il a grimpé les échelons pour se retrouver en haut de l’affiche mais vient de quitter ce pays qui lui a pourtant permis d’accomplir son rêve. Rencontre avec Attila Dorsay, critique et fin connaisseur du cinéma, afin de discuter de ce coup de théâtre.

Né dans une famille prolétaire à Châteauroux, Gérard se livre à l’apprentissage de la vie non pas sur les bancs de l’école mais dans les rues de son quartier. C’est ensuite à l’âge de 16 ans qu’il prend des cours de comédie à Paris avec Jean-Laurent Caché. En 1970, Michel Audiard lui attribue un petit rôle dans le film Le Cri du cormoran le soir au-dessus des jonques, mais c’est seulement quatre ans plus tard qu’il sera révélé dans le film Les valseuses de Bertrand Blier. Finalement rattrapé par son passé mouvementé, le rôle de loubard lui colle à la peau.
Pourtant, s’il sait parfaitement bien jouer le rôle de voyou, il impressionne par son aisance à changer de style et s’adapte facilement à d’autres genres cinématographiques. Il jouera ainsi l’amoureux passionné dans le film La Femme d’à côté précédé du Dernier Métro réalisé par Truffaut, qui lui vaudra son premier César. L’irrésistible duo réalisé avec Pierre Richard dans La ChèvreLes Compères ou encore Les Fugitifs, est loin de laisser le public indifférent, qui ne peut s’empêcher d’éprouver un élan d’attachement pour ces deux acolytes. Incarnant des rôles de personnages historiques tels que Jean de Florette, Rodin ou encore Christophe Colomb, cet acteur a toujours su épater son public par son aisance à incarner un éventail de personnages différents. De Cyrano de Bergerac à Obélix en passant par Danton, Depardieu nous propose «une vraie galerie de portraits magnifiques» comme le dit si bien Attila Dorsay qui ajoute que sa façon de jouer combine celle d’Alain Delon et Jean Gabin. «Lorsque l’on pense au cinéma français, si l’on devait citer une seule personne, ce serait Gérard Depardieu» nous confie Dorsay sans hésiter.

Malgré son succès grandissant, Gérard Depardieu reste égal à lui-même, bien différent des acteurs hollywoodiens, nous avoue Atilla Dorsay. En effet, si le système américain reste une industrie énorme, le cinéma européen est assez modeste et recherche plus le côté artistique que l’aspect commercial et industriel, nous explique-t-il. «La façon dont le public français voit le cinéma est totalement différente de la vision de l’Amérique profonde, et heureusement d’ailleurs.»
Tantôt acteur, tantôt producteur de cinéma et de théâtre et même réalisateur à ses heures, il endosse également dans sa vie d’artiste plusieurs fonctions. Mais entre fiction et réalité, la frontière reste mince pour Gérard qui change de ligne politique aussi aisément qu’il alterne les rôles au cinéma. En effet, en 1988, il soutient François Mitterrand afin que ce dernier se représente. Puis, en 2002, il supporte financièrement le PCF, avant de retourner sa veste cinq ans plus tard en montrant publiquement son soutien à Nicolas Sarkozy dans la campagne présidentielle de 2012.

L’arrivée des socialistes au pouvoir ont fait ressurgir le Gérard capricieux et atrabilaire voulant préserver sa fortune colossale d’une imposition à 75%. Une taxe appliquée à la tranche des revenus au-delà d’un million d’euros, comme le prévoient les socialistes dans leur programme. L’acteur décide alors de s’exiler, d’abord en Belgique, puis il accepte la nationalité russe proposée par Poutine. Il est même allé jusqu’à déclarer son amour pour la Russie en étant élogieux à l’égard de « cette grande démocratie ». Dans un de ces articles, Atilla Dorsay va jusqu’à se demander « si ce mot que l’on appelle patrie est un mot usé, ancien, démodé, qui ne reste que dans les vieux poèmes. » Mais, toutefois «il y a quelque chose qui vous attache toujours au pays où vous êtes né, où vous avez vécu votre jeunesse», nous livre-t-il. « Quitter son pays parce que les impôts sont moins lourds ailleurs, cela n’est pas si évident lorsqu’un beau jour vous vous réveillez et que vous êtes entourés par un peuple dont vous ne comprenez pas la langue.» De plus, tout le monde doit faire preuve de solidarité surtout dans les moments difficiles y compris la minorité la plus riche du pays. C’est un devoir juste, dont on ne peut s’acquitter de respecter.
Le Premier ministre a réagi très froidement à ce départ en traitant l’action de l’acteur de «minable». Le gouvernement, enlisé dans cette polémique a essayé de se dépêtrer tant bien que mal de cette confusion générale. Mais le mal était déjà fait et les médias s’étaient déjà rué sur le sujet en défendant, pour la plupart, l’acteur, blessé dans son amour-propre.

D’après Attila Dorsay «c’est une gifle que le Premier ministre français a largement mérité.» Il rajoute : « un mot si cruel et si méprisant ne doit pas être employé par un politicien contre ses citoyens.» Même si, bien sûr, en période de crise les sacrifices demandés aux plus riches sont légitimes, les artistes ne doivent pas être ainsi maltraités. D’ailleurs, s’il est si facile pour le gouvernement français de s’offusquer devant une telle situation jugée inacceptable, ce n’est pas pour autant que des solutions ont été proposées pour contrer cet exil fiscal qui ne cesse de croître. Rappelons qu’une solution existe bel et bien, c’est la taxation différentielle, déjà en vigueur aux États-Unis. Elle consiste à prélever la différence d’argent entre l’impôt du pays où se trouve l’individu et ce qu’il devrait normalement payer dans son propre pays. Cela éviterait ainsi tout désir de partir uniquement pour une histoire d’argent.

Au sujet de la maltraitance des artistes qu’en est-il en Turquie ? A cela, Atilla Dorsay nous répond : « mon pays est le plus mauvais exemple à prendre à ce sujet.» En effet, alors que «les artistes sont incompris et mal vus en Turquie, les entrepreneurs, eux, sont considérés comme des héros nationaux qui remplissent Istanbul de gratte-ciel, qui les font pousser comme des champignons, là où il n’en faut pas, mais on les regarde bouche-bée parce que l’on considère qu’ils accomplissent de belles choses autour d’eux. »
Depuis la médiatisation de l’exil de Gérard Depardieu, la polémique sur la haute rémunération des acteurs français bât son plein. Seraient-ils trop payés dans un système financé par les aides de l’État? Aujourd’hui, ce système d’«exception culturelle française», élaboré par Malraux après la 2ème guerre mondiale afin d’élargir l’accès à la culture pour tous, est remis en cause. Pourtant, cette exception française a permis à de nombreux artistes de crever l’écran, et de faire sortir de l’ombre certains nouveaux talents. Lorsque l’on interroge Dorsay à ce sujet, il nous répond qu’il est bien évidemment favorable à l’aide de l’État. «Pour moi, l’art c’est l’essence même de la vie», ajoute-t-il poétiquement. Et poursuit : « le système français repose sur un modèle idéal qui ne fait qu’aider son peuple à mieux s’exprimer via l’art. Et n’oublions jamais que la façon la plus fine, la plus sublime, la plus cultivée, la plus élégante et la plus touchante de s’exprimer pour un peuple, c’est l’art.»

Pour conclure, il ne faut pas oublier le rôle qu’ont eu les médias dans cette histoire. Ils se sont emparés du sujet en provoquant une escalade de critiques, d’une part contre le gouvernement et d’autre part contre l’acteur, dont l’on connaît le caractère colérique. Les médias ont ainsi réussi à attiser le feu en allumant l’étincelle qui a fait prendre des proportions considérables à cette histoire.

Floriane Dupré

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