Société

LGBT+: Entre gaz lacrymogènes et multiples arrestations, l’Avenue Istiklal sous haute tension

Dimanche dernier, environ 300 individus ont défié l’interdiction de la marche Pride LGBT+ d’Istanbul proclamée par les autorités locales. Aujourd’hui la Turquie s’est rendue sur une avenue Istiklal marquée par les arrestations et les gaz lacrymogènes. Portrait d’une journée particulièrement tendue.  

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Bien que la mythique avenue Istiklal soit toujours bondée par les touristes et les commerçants – plusieurs millions de personnes en foulent le sol quotidiennement – la journée de dimanche a vu s’ajouter à ce cocktail d’individus de tous horizons quelques personnes arborant des drapeaux arc-en-ciel. Celles-ci étaient venues défier les forces de l’ordre en occupant (discrètement) l’espace public, malgré l’interdiction par les autorités locales de la treizième édition de la marche Pride LGBT+ d’Istanbul.

Compte-rendu relayé par la presse : 19 personnes arrêtés, dont deux députés allemands. Volker Beck, élu du Bundestag allemand et activiste pro-LGBT+, ainsi que Terry Reintke, représentant allemand au Parlement européen, qui ont en effet été brièvement détenus par les forces de l’ordre turques, dont les membres étaient manifestement tendus et largement plus nombreux que les manifestants eux-mêmes. En effet, la marche étant interdite, ceux-ci se rassemblaient en petits groupes éparpillés sur le 1,4 kilomètre de l’avenue Istiklal et dans les rues l’entourant. Selon la presse, ils auraient été entre 200 et 300 à tenir cette manifestation improvisée, éparse et décentralisée.

Nerveux, à l’affût du moindre débordement, les policiers dispersaient les attroupements formés spontanément dès que ces derniers apparaissaient en plus de bloquer la plupart des rues adjacentes à l’avenue Istiklal, non sans l’aide de leurs camions antiémeutes et de leurs boucliers.

Dispersés, le regard fixé sur les matraques et les Flash-Balls des forces policières omniprésentes, les activistes pro-LGBT+ présents s’attendaient à ce que la journée soit tendue. Rappelons qu’il y a quelques semaines, le gouverneur d’Istanbul, Vasip Sahin, annonçait l’interdiction de la Pride d’Istanbul, en avançant des raisons de sécurité. Quelques jours plus tôt, des groupes ultranationalistes avaient prié les forces de l’ordre d’annuler cette marche « amorale », survenant en plein mois de Ramadan, sans quoi ils le feraient en utilisant la violence si nécessaire.

Depuis, des sources officielles ont annoncé avoir arrêté trois membres présumés du groupe armé État islamique, qui auraient projeté une attaque de l’événement. Des informations supplémentaires sur les motifs de ces individus n’ont pas été divulguées, mais ces arrestations ont contribué à justifier l’annulation de la Pride, notamment pour les raisons de sécurité invoquées.

Pas de treizième édition de la Pride d’Istanbul donc, elle qui était devenue la plus grande manifestation LGBT+ du monde musulman. Le 19 juin dernier, des activistes avaient également été victimes de répression policière alors que devait avoir lieu la Trans Pride. Des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes avaient été utilisés par les forces de l’ordre, comme ce fût le cas dimanche dernier. 

Vers les coups de 17h, des membres de l’association LGBTI+ Pride Week Committee, groupe organisateur de la marche, ont tenté de lire une déclaration devant la presse. C’est à ce moment que les politiciens allemands Volker Beck et Terry Reintke ainsi que d’autres manifestants ont été arrêtés. Publié sur Twitter plus tard dans la journée, le communiqué énonçait : « Nous défendons la paix au lieu de la guerre, le courage au lieu de la peur, ainsi que tous ceux qui sont opprimés. Nous montrons qu’un monde, qu’une sexualité, qu’un corps et qu’une vie différents sont possibles. »

Selime, une activiste féministe et une alliée de la cause LGBT+, était sur place. Interrogée par Aujourd’hui la Turquie, c’est la voix enrouée à cause des gaz lacrymogènes qu’elle a déclaré : « La violence des policiers a définitivement connu une escalade dans la journée, même si j’essayais de rester dans les endroits les moins tendus. Par contre, tout à l’heure, j’étais dans la grande rue devant le siège du HDP [parti pro-kurde et progressiste], qui venait d’accrocher un énorme drapeau arc-en-ciel à leur fenêtre. Les gens étaient touchés, et nous avons commencé à applaudir. Quelques instants plus tard, la police courrait vers nous et utilisait des gaz et des balles en caoutchouc. »

Déçue par l’annulation de la marche, l’habituée de la Pride d’Istanbul, qui considérait l’événement comme « une véritable célébration », compte bien rester dans la rue et faire entendre sa voix. « Les gens ont choisi de ne pas tenir une marche, et simplement de se rassembler en petits groupes. Malgré ça, c’est quelque chose dont ils [les forces de l’ordre] ont peur parce qu’ils ne veulent pas que la communauté LGBT+ soit visible », a-t-elle déclaré.

Quelques instants après ces déclarations, vers 19h, les forces de l’ordre dispersaient un groupe de manifestants et procédaient à une arrestation. Voir la vidéo:

À 20h, au terme d’une journée pour  le moins mouvementée, les manifestants ont calmement entamé leur retour vers la place Taksim, avant de se disperser. Les policiers s’apprêtaient également à quitter les lieux, et commençaient déjà à s’entasser dans leurs nombreux véhicules. Seuls vestiges de cette journée tendue, les nombreux drapeaux arc-en-ciel, flottant à la fenêtre de plusieurs commerces et appartements. Anodins morceaux de tissu devenus symboles de résistance, ils mettaient un peu de couleur dans les rues vides encore embrumées par les gaz lacrymogènes.

Yasmine Mehdi

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