Chroniques

L’Homme inquiet

 

 L’Homme inquiet est le titre de l’un des romans de Henning Mankell, écrivain suédois disparu récemment. Il s’agit d’un homme hanté par la culpabilité et la mort ; et d’un autre dont les jours marqués d’oublis lui font craindre une fin proche. C’est à l’image de notre situation actuelle : l’inquiétude face à la mort.

 Après Ankara ou Paris, nous sommes condamnés – pour un temps ; pour toujours ? – à nous inquiéter de notre sort et de celui de nos proches. La mort rôde et nous n’y sommes pas préparés. Des hommes en costume essaient de nous rassurer, des médecins expliquent comment parler aux enfants, des experts s’évertuent à disséquer les moindres détails de chaque action terroriste, les médias diffusent en boucle des images morbides. Un être vivant est par nature éloigné, voire indifférent, face à la mort. Mais cette mort-là est présente, palpable ; l’irréel devient ou est susceptible de devenir réel à chaque instant. Le fait qu’elle touche au hasard des rues et des lieux publics ne fait que renforcer à la fois l’irréalité et la terreur qu’elle provoque. Cette mort-là nous arrache à notre insouciance et à notre innocence. Aux yeux de ceux qui l’infligent, nous sommes coupables ; coupables d’êtres libres et heureux, de jouir de la paix, et du bonheur qui s’y rattache : une douce soirée entre amis à la terrasse d’un café, une musique ou un idéal partagés. Nous aimons la vie, et c’en est déjà trop. Nous vivons, et c’en est déjà trop.

Pour nombre de philosophes dans l’Histoire, la mort est censée faire partie de notre vie. Mais de quelle mort parlent-ils ? Certainement pas de celle-là ; ou alors il nous faut relire la philosophie à l’aune des événements d’un XXIème siècle marqué par une violence meurtrière, aveugle, arbitraire. Même quand on a acquis la sagesse, la lucidité courageuse d’accepter la mort, ce n’est pas celle-là que nous pouvons espérer pour nous-mêmes et pour tout un chacun.

 Non, définitivement, nous n’aimons pas et n’aimerons jamais cette mort-là. Elle enlève ce qui reste en nous de quiétude et de fraîcheur, elle prive l’humanité de toute sa dignité et de son sens ; un sens péniblement acquis tout au long d’une vie et tout au long de l’Histoire.

Valérie Sanchez

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