International, Politique, Société

La liberté de la presse en France, une liberté menacée

Le 17 mai dernier, l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF) a dévoilé son classement mondial de la liberté de la presse 2017. Entre les violences à l’encontre des médias, les fausses informations et les répressions de la part des appareils étatiques, le bilan est alarmant : « Jamais la liberté de la presse n’a été aussi menacée » selon RSF. Sur les 180 pays recensés, 72 États sont en situation « difficile » ou « très grave ». Une situation qui concerne aussi les pays démocratiques. La France n’est d’ailleurs pas en reste. En 39e position du classement, le constat est sans appel pour le pays des droits de l’Homme : la liberté de la presse y est aussi grandement menacée. Car, ne nous y trompons pas, si la France a gagné six places par rapport en 2016 – il était alors classé 45e – et que la situation est considérée comme étant « plutôt bonne » dans l’Hexagone, il se cache derrière une tout autre réalité. Selon Christophe Deloire, Secrétaire Général de RSF, jamais – depuis 2013 – la situation de la liberté de la presse n’a été aussi mauvaise. En effet, comme l’explique l’ONG, cette remontée est avant tout « mécanique » en raison de la chute de la France en 2015 dans le classement avec l’attentat de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015 qui avait engendré la mort de neuf journalistes. Si, en 2016, aucun journaliste n’est mort dans l’exercice de ses fonctions, il n’en reste pas moins que, dans les faits, il n’est pas forcément bon d’être journaliste en France actuellement.

Dans un premier temps, le rapport pointe du doigt le problème de la « concentration des médias », un phénomène qui n’a jamais été aussi présent en France et qui nuit grandement à l’indépendance des médias par rapport aux pouvoirs politiques et économiques. Vincent Bolloré et son influence sur les contenus éditoriaux des médias appartenant au groupe Vivendi en sont certainement l’un des exemples les plus flagrants. Mais n’oublions pas non plus le conflit social historique au sein d’iTELE ! En outre, l’annulation des dispositions de la loi Bloche – qui avait été adoptée par l’Assemblée nationale à l’automne dernier –, dont l’objectif était de « renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias », n’arrange pas les choses.

Sans surprise, les Fake news et l’ère de la post-vérité se sont malheureusement bien implantées, et avec des répercussions désastreuses pour la presse. Car, avec le media bashing toujours plus présent en France, on en arrive au pire : l’hostilité et les violences – physiques comme verbales – envers les médias se multiplient. Un climat délétère qui s’est grandement manifesté lors de la campagne présidentielle, et qui est d’abord encouragé par certains responsables politiques qui n’hésitent pas à qualifier les journalistes de « menteurs », à les insulter, mais aussi à les faire huer et siffler dans les meetings.

À ceci s’ajoute le fait que des politiciens refusent de parler aux journalistes et que certains médias ont tout bonnement été exclus de meetings politiques, ce qui bafoue tous les droits des médias, mais aussi le droit de la population à être informé. Lors de l’entre-deux-tours de la présidentielle, ce n’est pas moins de 32 sociétés de journalistes différents qui, en solidarité avec leurs collègues de Médiapart, de l’AFP, ou encore du Quotidien, ont signé une tribune dénonçant l’entrave à la liberté d’informer du Front National (FN). Cela n’a évidemment suscité aucune réaction de la part du FN qui a continué ses pratiques outrancières.

Alors que l’on pouvait se permettre de penser que l’éviction de Marine Le Pen et du FN allait permettre un retour au calme, force est de constater que les journalistes peinent à effectuer leur travail sous le nouveau gouvernement d’Emmanuel Macron. La gestion de la communication intense – voire excessive – par l’équipe entourant le nouveau président français commence à faire des vagues. Les échanges sont limités avec Emmanuel Macron – tout comme l’accès à ce dernier – et avec ses ministres à qui l’on a exhorté de faire preuve de « discrétion ». Après les problèmes d’accréditation pour la passation des pouvoirs et que les journalistes aient été gentiment priés de quitter la cour d’honneur lors du premier Conseil des ministres, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est bien entendu la question des accréditations pour le voyage officiel d’Emmanuel Macron au Mali. En effet, la présidence – quand elle n’a pas directement appelé des journalistes pour les accréditer – a directement appelé les rédactions pour suggérer les journalistes qui devraient accompagner Emmanuel Macron lors de cette visite officielle, suggérant qu’on y envoie des spécialistes de la défense plutôt que des journalistes politiques, tandis que certains médias n’ont tout simplement pas eu l’autorisation d’envoyer leurs journalistes pour des raisons logistiques ou de sécurité. Les journalistes, sentant le vent tourner et ayant l’impression qu’une sélection des journalistes s’opérait pour évincer les plus gênants et contrôler la communication entourant l’évènement, ont pris les choses en main le 18 mai dernier. Une vingtaine de sociétés des journalistes de médias nationaux et des directeurs de rédactions, soutenus par RSF, ont adressé un message clair à l’Élysée : « Monsieur le Président, il n’appartient pas à l’Élysée de choisir les journalistes ». Ces derniers ont brandi un élément d’une importance fondamentale pour la liberté de la presse : « il n’appartient en AUCUN CAS à l’Élysée de choisir ceux d’entre nous qui ont le droit ou non de couvrir un déplacement, quel qu’en soit le thème (défense, diplomatie, économie, éducation, social…). Ce n’est pas au président de la République, ou à ses services, de décider du fonctionnement interne des rédactions, du choix de leurs traitements et de leurs regards. Ce choix relève des directions des rédactions et des journalistes qui les composent », avant de rappeler au président qu’aucun de ses processeurs n’avait eu recours à ce genre de procédé. Le message est-il passé ? Est-ce une erreur de « réglage » ou les relations vont-elles continuer à se dégrader ? Nous le saurons dans les semaines à venir. En attendant, l’Élysée tente de désamorcer la bombe.

Un mouvement de résistance important qu’il convient de saluer et de soutenir, car informer n’est pas un délit, mais un droit à protéger si l’on veut continuer à vivre dans un pays où règne la démocratie et la liberté.

Camille Saulas

Partager

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *