International, Politique

L’immigration clandestine : un problème insolvable en Europe ?

Hier matin, Istanbul sortait de sa torpeur à l’aube d’un triste fait divers, un accident parmi d’autres qui paraissaient malheureusement on ne peut plus commun de nos jours. Une histoire aujourd’hui banale qui prouve une fois de plus que les pays méditerranéens sont encore loin d’avoir progressé dans leur politique de lutte contre l’immigration clandestine.

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Les médias locaux ont annoncé hier la mort d’au moins 24 migrants clandestins noyés lors du naufrage de leur embarcation de fortune au confluent du détroit du Bosphore et de la mer Noire, non loin des ferrys qui rallient l’Asie à l’Europe tous les jours à Istanbul, une ville où cet accès au Vieux Continent paraît si simple. Pourtant, à quelques kilomètres de là, certains ont laissé leur vie dans cette quête idéaliste du refuge européen. Sept voyageurs sur cette embarcation, qui transportait des migrants de nationalité afghane se dirigeant vraisemblablement vers la Roumanie, auraient été sauvés par les garde-côtes turcs et neuf autres étaient jusqu’alors portés disparus.

Les politiques de lutte contre ce phénomène s’enchaînent, mais le problème demeure …

Istanbul demeure un éternel carrefour de civilisations, que de nombreuses nationalités traversent tous les jours. Parmi elles transitent des migrants, des réfugiés, des clandestins, privilégiant des réseaux souvent informels leur permettant de passer par le Grèce. Ils sont syriens, afghans, iraniens, irakiens, et partagent cette même volonté d’accéder à l’Europe, par tous les moyens. Une problématique permanente qui gangrène la politique étrangère de nombreux pays méditerranéens, en particulier dans leur rapport à l’Union Européenne.

Parmi les pays européens les plus exposés, nous ne pouvons faire abstraction de l’Italie, souvent confrontée à divers flux de migrants clandestins. Pour ne citer qu’elles, les affaires les plus significatives demeurent celles de Lampedusa et de Malte, des catastrophes au cours desquelles environ quatre cents migrants ont trouvé la mort. Le ministre de l’Intérieur italien a d’ailleurs confirmé vendredi dernier que l’opération Mare Nostrum en Méditerranée prenait fin. Il n’a pas manqué de souligner que l’Italie avait « fait son devoir », cette opération ayant coûté à l’Italie pas moins de 114 millions d’euros en 2014. Ce dispositif de sauvetage des migrants par les voies maritimes patrouillant dans les eaux internationales à la frontière de la Libye depuis octobre 2013 s’est finalement soldé par un échec retentissant, elle qui avait pourtant permis de sauver plus de 150 000 personnes et d’arrêter 351 passeurs. La principale raison soulevée par les italiens aurait été l’insuffisance de la contribution des autres pays membres de l’UE à Mare Nostrum.

La réaction de ces derniers ne s’est pas faite attendre, dénonçant un « effet d’aspiration » créé par Rome, dans la mesure où le phénomène s’est amplifié, les passeurs augmentant le nombre de voyages au fur et à mesure que les passagers étaient acheminés sur les navires italiens. Plus de traversées, plus de candidats à l’immigration clandestine, se sont donc chiffrés par une augmentation du nombre de décès. Consciente de son incapacité à contenir le phénomène seule, l’Italie n’avait d’autre choix que de solliciter l’aide de l’Union Européenne, la lutte contre ce phénomène ne pouvant passer outre une coordination des efforts des pays concernés. Dans cette optique, Federica Mogherini, la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, a déclaré au Monde que « La politique de migration concerne bien sûr la politique intérieure mais il faut s’intéresser aux racines du phénomène et développer, dès lors, une politique de relations extérieures. » En lieu et place d’une opération purement militaire, c’est donc d’une véritable politique étrangère multilatérale dont l’Europe a besoin.

Un nouvel essai ?

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Ainsi, c’est désormais Frontex, l’organisme chargé de la surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne, qui coordonnera la lutte contre l’immigration clandestine au niveau de la mer Méditerranée. Une nouvelle opération maritime aux frontières de l’Europe, « Triton », a été lancée dès le 1er novembre afin de baliser les routes migratoires et surveiller les zones littorales, en particulier le sud de la Sicile, les îles Pélages et la région de la Calabre. La France, la Finlande, la Lituanie, Malte, l’Espagne, les Pays-Bas, le Portugal et l’Islande se sont joints à l’opération afin de se relayer pour maintenir en permanence un dispositif composé de matériel technique et de gardes-frontières, pourtant considéré par Frontex comme étant insuffisant. Les autorités italiennes détiendront les rênes de l’opération, aidées par un apport mensuel de 2,9 millions d’euros. La durée de Triton n’a pas encore été déterminée, afin d’évaluer dans le temps les moyens nécessaires et suffisants pour qu’elle soit effective. En plus de l’apport matériel, Frontex s’engage également à affréter cinq équipes d’enquêteurs en vue de soutenir l’Italie afin de rassembler des informations autour des multiples réseaux de passeurs et d’enregistrer les migrants pénétrant les frontières européennes.

Si la fin de l’opération de Mare Nostrum signifiait explicitement le début de Triton, la commissaire européenne aux Affaires intérieures a été claire à ce propos : « En aucun cas l’opération Triton ne peut et ne remplacera Mare Nostrum. (…) Triton ne doit pas empêcher les Etats membres de remplir leurs obligations dans la surveillance de leurs frontières extérieures et la recherche et le sauvetage des personnes en danger. » Effectivement, les principes de ces deux opérations sont résolument différentes. Mare Nostrum était une opération militaire de sauvetage qui intervenait également par voie terrestre, tandis que Triton prône un contrôle renforcé des frontières et se concentre sur les eaux territoriales européennes.

 

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Mais nombreux sont ceux qui considèrent que différentes opérations s’enchaînent, alors que la politique migratoire demeure finalement instable.En effet, le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) n’a pas hésité à hausser le ton devant l’arrêt prématuré de Mare Nostrum, et l’enchaînement avec Triton. Le 17 octobre dernier, l’organisme disait déjà que l’arrêt de l’opération italienne signifiait le retrait au niveau européen d’une opération consacrée à la recherche et au sauvetage. Ils préconisent qu’une telle situation pourrait « générer davantage de décès en mer parmi les réfugiés et les migrants ». Tantôt critiquée, tantôt défendue, l’Italie ne sait plus sur quel pied danser. Sans doute parce qu’il serait grand temps de réaliser qu’il est désormais impossible de compter sur un seul pays pour mener une opération d’une telle ampleur devant l’étendue de ce phénomène.

Myriam Saqalli

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