International, Politique

L’incertitude règne autour des élections américaines

Les élections américaines auront lieu le 3 novembre 2020. Cette année, lincertitude est prononcée. Les votes par correspondance étant plus nombreux que lors des scrutins précédents en raison de la crise sanitaire de la Covid-19, l’annonce des résultats officiels pourrait être repoussée. Par ailleurs, Amy Coney Barrett vient dentrer à la Cour suprême des États-Unis et pourrait largement peser sur la manière dont le comptage des votes va se dérouler ainsi que la manière dont lAmérique va, à lavenir, procéder en tant que démocratie. Les candidats, Donald J. Trump et Joe Biden, ont débattu une dernière fois à Nashville le jeudi 22 octobre sur les points qui divisent lAmérique. Les Américains et le monde entier nattendent plus quavec impatience les résultats des élections.

Deux débats singuliers 

Alors que la pandémie ne cesse d’évoluer — les États-Unis ont enregistré des records en terme de cas détectés ces derniers jours et constituent le pays le plus endeuillé du monde avec plus de 230 000 décès dus à la Covid-19 —, les élections américaines se transforment en un quasi-référendum sur la gestion de la crise sanitaire menée par le président Donald J. Trump. Les citoyens américains vont-ils continuer à se fier à l’Amérique républicaine de Trump, l’Amérique d’une économie libérale, d’une économie qu’il faut protéger au détriment de l’Obamacare, de l’Accord de Paris ? À l’inverse, les Américains vont-ils voter pour la promesse d’une Amérique qui est désireuse de prendre au sérieux les recommandations des scientifiques pour se protéger de la propagation du virus ? 

Jeudi 22 octobre, le dernier débat présidentiel entre les deux candidats a permis de faire le point sur la situation politique et les projets des candidats dans une atmosphère respectueuse, contrairement au précédent débat. En effet, le 29 septembre, le premier débat entre le président sortant et l’ancien vice-président de Barack Obama fut marqué par les attaques incessantes de l’un et de l’autre, mais surtout de Donald Trump qui a coupé la parole 71 fois à Joe Biden contre — seulement — 22 fois de la part du candidat démocrate. L’ancien vice-président, poussé à bout, a même fini par lâcher au locataire de la Maison-Blanche « Mais tu vas la fermer, mec ?! », espérant pouvoir dérouler son programme face à un homme qu’il considère être un « clown ». 

Durant le second débat, la gestion de la crise sanitaire, les questions raciales et le mouvement Black Lives Matter, le changement climatique et la politique étrangère furent abordés. Certains journaux ont estimé que ce dernier débat avait été égalitaire, les deux candidats ayant pu débattre de leurs projets et expliquer leur programme sans trop de cacophonie. Il faut dire que les micros auraient été coupés dans le cas où l’un des candidats aurait cherché à nuire à la qualité du débat par des allocutions peu pertinentes et non désirées.

Pour le Washington Post, le résident de la Maison-Blanche, qui avait tout à gagner et peu à perdre, est sorti gagnant de cette joute. Il a en effet infligé de forts coups au candidat démocrate. À titre d’exemple, à l’occasion de la question portant sur les inégalités raciales, Donald J. Trump a attaqué l’ancien vice-président des États-Unis sur la politique qu’il a menée sous la présidence de Barack Obama en déclarant : « Il a été au gouvernement, et il n’a rien fait », tout en se vantant que « personne n’a fait plus pour la communauté noire que Donald Trump ». 

Le président Donald J. Trump se découvre de nouvelles valeurs

Le candidat républicain a dévoilé des traits d’empathie et une prédisposition aux causes sociales, voire environnementales, encore jamais démontrés dans ses actes. 

En plus de se qualifier d’homme d’honneur pour la cause des Afro-Américains, il s’est découvert une toute nouvelle sensibilité pour l’environnement en rétorquant — non sans ironie — les bienfaits de l’énergie éolienne du plan de Joe Biden. « Ça tue tous les oiseaux », s’alarme celui qui a engagé le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris — dont 195 pays sont signataires — afin de « sauver des dizaines de milliers demplois et dentreprises ». Pour le 45e président des États-Unis, l’économie passerait donc avant l’urgence climatique, bien qu’il se dise « adorer lenvironnement » ! En dépit des entreprises de charbon que le milliardaire républicain voulait sauver en sortant de l’Accord de Paris, en dépit des critiques environnementales, la production de gaz de schiste augmente drastiquement aux États-Unis et représente aujourd’hui 13 % de la production mondiale de gaz naturel. Une démonstration d’amour pour l’environnement bien plus qu’étonnante, et ô combien contradictoire.

Joe Biden n’a quant à lui pas manqué de remettre en doute la sensibilité de Trump, appuyant notamment sur la manière dont les migrants sont accueillis sur le sol américain : « Plus de 500 enfants sont venus avec leurs parents […] Les coyotes ne les ont pas amenés, leurs parents étaient avec eux. Ils ont été séparés des parents ». Trump y répond sans commune mesure : « Nous essayons très durement de retrouver les parents de ces enfants »… 

Quid des sondages ? 

Le journal CNN a réalisé un sondage après le second débat du 22 octobre qui affirme que 53 % des électeurs pensent que Joe Biden va sortir gagnant des élections contre 39 % pour le milliardaire républicain. Un sondage YouGov affiche des résultats similaires avec 54 % des électeurs qui estiment que le démocrate sortira vainqueur des élections contre 35 % pour le républicain. Trump ne partage évidemment pas de cet avis. Ainsi, il n’hésite pas à publier des sondages douteux provenant de comptes twitter de personnalités telles que Clay Travis, journaliste sportif américain et fervent soutien du président sortant, qui le donne gagnant à 91 %.

Il est intéressant de se pencher sur la valeur de ces sondages. Lors des dernières élections américaines, la démocrate Hillary Clinton sortait gagnante des sondages avec deux, trois, voire quatre points d’avance sur Donald Trump. Le New York Times considérait que la candidate démocrate allait remporter les élections avec 45,9 % des voix contre 42,8 % pour Donald Trump. Or, comme 2016 nous l’a rappelé — Hillary Clinton, en avance dans tous les sondages, avait alors remporté le vote populaire avec deux points d’avance sur l’actuel président américain, mais n’avait pas recueilli la majorité des votes des grands électeurs (538 au total) —, les sondages peuvent eux aussi se tromper notamment en raison d’un système électoral basé sur les grands électeurs, soit un suffrage universel indirect qui rend difficile l’anticipation des résultats. 

Le résultat des élections présidentielles se jouera donc dans une dizaine d’États que l’on nomme les « Swing States » (« États charnières » en français), soit des États très disputés entre républicains et démocrates et ayant un nombre de grands électeurs conséquent. Dans ces « Swing States », le Texas compte 38 grands électeurs, la Floride 29, l’Ohio 18 alors que le Nevada, aussi considéré comme « Swing State », ne compte « que » six grands électeurs. Les sondages actuels sortent le candidat démocrate vainqueur de tous les « Swing States » avec plus ou moins d’avance selon les États et leur tendance.

Limportance du vote par correspondance 

Alors que 48 millions de citoyens se sont déjà rendus aux urnes pour voter par anticipation avant le dernier débat, il n’est pas certain que l’échange du 22 octobre ait changé la donne des élections. En revanche, les votes par correspondance risquent de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, et ce bien après la soirée du 3 novembre. En effet, l’engouement pour le vote par correspondance du fait de la pandémie risque d’entrainer des retards dans le dépouillement, tandis que des votes pourraient ne pas être comptabilisés en raison des différentes règles électorales des États. Dès lors, nous ne saurons réellement qui sera le président des États-Unis pour les quatre années à venir qu’à la mi-décembre. 

Trump joue d’ailleurs cette carte et dénonce par anticipation — et sans preuve à l’appui — des « fraudes » du fait de l’envoi de bulletins de vote par correspondance. Dès lors, sa posture est celle de ne pas s’engager à reconnaitre les résultats des élections s’il venait à perdre. « L’élection 2020 frauduleuse : des millions de bulletins envoyés par la poste seront imprimés dans des pays étrangers, et autres. Ce sera le scandale de notre époque » s’offusquait-il déjà en juin dernier. 

Cette délégitimation du vote par correspondance de la part de Donald Trump n’a rien de surprenant étant donné que les statistiques montrent que les démocrates ont plus tendance à voter par ce biais que les républicains. Selon FoxNews, dans l’État clé de Floride, 47,5 % des électeurs qui désirent voter par correspondance sont démocrates contre 32 % de républicains. Selon le site USA Facts, 85,4 % des électeurs résident désormais dans des États qui autorisent le vote par correspondance… Ainsi, le BPC estime que 50 % à 70 % des bulletins pourraient être issus des votes par correspondance cette année en raison de la crise sanitaire… 

Nouvel éclat conservateur à la Cour suprême 

Un coup dur pour le sort du parti démocrate et de Joe Biden aux présidentielles : Amy Coney Barrett a fait son entrée à la Cour suprême des États-Unis. Elle remplace Ruth Bader Ginsburg, juriste progressiste décédée en septembre dernier, et devient la troisième juge de la plus haute instance judiciaire des États-Unis à avoir été nommée par Donald Trump. Cette magistrate républicaine ancre le tournant conservateur que prend la juridiction la plus puissante des États-Unis. Sur neuf juges de la Cour suprême, six d’entre eux sont républicains, alors même que l’institution doit être politiquement neutre et équilibrée. 

La Cour suprême est, depuis des décennies, l’arbitre de sujets sociétaux débattus avec acharnement entre les républicains et démocrates. Par exemple, l’avortement est un sujet sensible qui oppose la droite chrétienne, évangélique et conservatrice à la gauche progressiste. Les conservateurs veulent revenir sur l’arrêt historique de 1973, Roe v. Wade, qui sanctuarise le droit à l’IVG. Quant au président américain, son allégeance est claire. En 2018, Trump initie la première marche vers la restriction à ce droit fondamental en supprimant les subventions aux centres qui pratiquent l’IVG. En 2019, il limite l’accès à l’avortement au sein de 14 États signataires. Avec Amy Coney Barnett, ce droit datant de presque 40 ans risque d’être mis en péril à l’échelle nationale. Par ailleurs, une Cour suprême davantage conservatrice pourrait rendre difficile, voire impossible, le passage d’une législation sur le contrôle des armes à feu. Elle risque aussi de déboucher sur l’annulation de l’Affordable Care Act (ACA, surnommé « Obamacare ») qui, jusqu’ici, a permis à pas moins d’une vingtaine de millions d’Américains d’être couverts par une assurance maladie.

Plus important dans l’immédiat, Amy Coney Barrett pourrait jouer un rôle primordial dans les élections américaines. En effet, sa présence au sein de la Cour suprême fait pencher la balance juridique en la faveur de Donald J. Trump qui n’hésitera pas à multiplier les recours contre les votes par correspondance. Les votes par correspondance ne pourraient ainsi être comptabilisés que jusqu’au 3 novembre, ce qui pourrait annuler les bulletins reçus après ce délai et, conséquemment, annuler la voix de nombreux citoyens américains. Un processus d’autant plus controversé que, comme Le Huffpost l’explique, la situation sanitaire complique l’acheminement des courriers par la Poste. Qui plus est, rien ne certifie qu’un scénario semblable à la campagne de 2000 ne se reproduise pas… Les États-Unis remettent, encore une fois, sous la présidence de Donald J. Trump, les limites de la démocratie à la lumière du jour.

Le caractère bleu ou rouge des États-Unis post-élection

Alors que des manifestations violentes, voire, selon certains, une guerre civile, pourraient éclater au lendemain des élections, Walmart a décidé ce jeudi 29 octobre de retirer les armes de ses rayons — prévention oblige. Les États-Unis post-élection virent à la dystopie entre des institutions démocratiques de plus en plus mises en péril sous la présidence de Trump et le danger représenté par les électeurs pro-Trump si Joe Biden venait à remporter la Maison-Blanche. 

Dans le Washington Post, le politologue spécialiste des crises démocratiques, Brian Klaas, déclare par ailleurs que « la démocratie américaine ne survivra pas à quatre nouvelles années dassauts autoritaires de la part de Donald Trump ». Depuis son élection, le président de la Maison-Blanche n’a en effet cessé de promulguer des lois remettant en cause les acquis sociaux américains. Le HuffPost évoque à cet égard la « discrimination à l’égard des migrants et des ressortissants de pays étrangers (on se souvient par exemple du “Muslim Ban”), de lois et daccords écocidaires (la suppression de nombreux plafonds de pollution par exemple) », ainsi que le travail de sape contre « la protection des plus vulnérables (la lutte acharnée contre l’ObamaCare) ou le favoritisme à l’égard du cercle proche de Donald Trump ». La ligne de mire de Donald Trump est tracée alors que celle de Joe Biden est encore à – re – construire.

En cas de victoire démocrate, Joe Biden aura à — et devra – reconsidérer le système des grands électeurs, obsolète au titre d’une démocratie moderne. À cet égard, Soufian Alsabbagh, spécialiste de la vie politique américaine, a rendu une analyse publiée par l’IFRIS (Institut français des relations internationales) dans laquelle il explique que seulement 80 000 citoyens votants ont permis la victoire du milliardaire républicain lors des élections de 2016, ces voix étant réparties dans trois « Swing States » : le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie. 

Comme évoqué ci-dessus, la Cour suprême sera également à rééquilibrer afin de remettre en son cœur un système efficace de « checks and balances », soit en limitant la durée des mandats des juges, soit en augmentant le nombre de représentants à la Cour suprême. Alors que Joe Biden a déjà annoncé qu’il ne comptait pas revenir sur l’idée d’un mandat à vie à la Cour suprême, le nombre de juges pourrait donc augmenter s’il est élu. À noter cependant qu’une telle transformation pourrait s’avérer difficile, le nombre de juges à la Cour suprême n’ayant pas été modifié depuis 80 ans.  

En outre, le démocrate, s’il est élu, devra se pencher sur les risques d’ingérence étrangère dans le processus électoral, tandis que l’accès aux urnes doit être simplifié afin que la démocratie – le pouvoir par le peuple – soit réelle, tout en étant protégée de fraudes potentielles.

Des mesures pour réformer la police doivent aussi être mises à l’ordre du jour, peu importe si le camp démocrate ou républicain sort gagnant, en atteste le mouvement de mécontentement à l’échelle nationale depuis la mort de l’Afro-Américain George Floyd. Plus grand enjeu encore pour Joe Biden, il lui faudra rassembler un peuple qui n’a jamais été autant divisé depuis la guerre de Sécession (1861-1865) — une situation qu’a exploité Donald Trump sans vergogne. 

Le candidat républicain a lui misé sur un programme appelé « Promises Kept » (« Promesses tenues », en français), assurant ainsi qu’il a respecté le programme qu’il avait proposé lors de son arrivée au pouvoir en 2016, soit une réduction fiscale de 82 % par sa loi « réduction impôts » — qui finalement ne favorise que les grandes fortunes —, une baisse du chômage et une hausse du PIB de trois points. Outre le fait que Donald Trump a hérité d’une situation économique favorable, mais également que les chiffres ne soient plus aussi élogieux depuis le début de la crise sanitaire, Christophe Blot, directeur adjoint du département Analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques, remet en perspective ces évolutions dans une interview à France culture : « Aux États-Unis, il reste le problème du taux dactivité qui est aujourdhui de quatre points inférieurs à ce quil était au début des années 2000 ». Il déplore que de nombreux Américains soient sortis du marché du travail et ne soient donc plus pris en compte dans la courbe du chômage.

En fonction de la couleur que choisiront les (grands) électeurs, l’approche systémique des États-Unis continuera sur sa lancée au risque d’enterrer un peu plus ses institutions démocratiques, ou sera vouée à une volonté de métamorphose qui devra faire face à de nombreux obstacles — legs de quatre années de présidence républicaine.

Anaëlle Barthel

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