Art, Société

L’inoubliable drag queen : Huysuz Virjin

Le 17 juillet 2020, nous avons perdu un grand artiste turc, Seyfi Dursunoğlu. Il fut le pionnier d’un style des arts de la scène et du monde du divertissement qui n’avait jamais été réalisé en Turquie, et que d’ailleurs personne n’a jamais repris après lui. En ce sens, il a été le seul. La solitude l’a marqué toute sa vie. 

Connu sous le nom de scène de Huysuz Virjin (« la vierge grincheuse »), il a été non seulement le premier — à ma connaissance —, mais aussi le plus connu et le plus accepté des drag queens de Turquie. Le personnage qu’il a créé est inoubliable et a marqué les esprits. Il a fait rire plus d’une génération. La vierge grincheuse est une femme impudique, sarcastique, hors du commun et donc difficile à cerner, mais aussi une célibataire qui dit aux autres leurs quatre vérités. Ce qui n’est pas vécu peut être dit sur scène, exprimé par le corps déguisé de Huysuz Virjin. Elle est spontanée et intelligemment imprévisible. L’autre trait de Huysuz Virjin est qu’elle n’est pas musulmane. Elle est gayrimuslim, ellereprésente en tant que femme la minorité, l’autre trait de l’authenticité. L’homme commun, familier et conservateur Seyfi, devient une figure de l’altérité. Et c’est cette altérité (femme gayrimuslim) de la culture conservatrice de Turquie qui est mise en scène. L’horreur du féminin devient possible à supporter. On n’en a plus peur, on ne la hait pas, on ne la tue pas, on en rit et l’on finit par l’aimer. 

Homme de la scène, Seyfi Dursunoğlu a été chanteur, danseur de kanto, et meddah. Il fut aussi l’élève du grand pianiste Ferdi Ştatzer (Frederich von Statzer, musicien et académicien turc d’origine autrichienne). Autant le canto représente en Turquie la musique grecque avec la taverne, autant le meddah représente la culture ottomane, tout comme celui qui se déguise et qui joue une histoire en imitant différents personnages devant le public. L’ami de l’inoubliable Zeki Muren, avec qui la rivalité n’a jamais quitté le ton relationnel d’amitié, mais toujours dans le respect et avec finesse, investi la scène en se travestissant en femme depuis les années 1970. Parmi son public, on peut citer les anciens présidents de la République turque, mais également de grands artistes et figures de la culture. Son grand succès, c’est son passage à l’écran. C’est alors qu’il se fait accepter par la majorité de la population. D’ailleurs, lors d’un programme, il a déclaré à Enver Aysever que ce passage du masculin au féminin en se déguisant et se maquillant lui permettait d’avoir une marge de manœuvre et un éventail de mots d’esprit plus large. Il a souvent été interrogé sur cette limite entre les sexes, sur quand l’homme Seyfi s’efface au profit de Huysuz Virjin. Dans une manœuvre très juste, il nous éloigne des apprentissages et des préjugés en déclarant que s’il n’a pas été possible de vendre des escargots dans le quartier musulman, si l’autre n’éveille pas cette curiosité, il n’aurait pas réussi à exercer ce métier durant presque un demi-siècle. De ce glissement, le refoulé émerge sous un aspect comique et supportable. Par ce biais, il met en parole l’« oublié » de la vérité du sexe : l’identité sexuelle n’est en effet qu’imaginaire et ne dit rien sur le rapport sexuel.  

Seyfi Dursunoğlu a réussi à mettre en scène, subtilement, une figure impossible à tolérer. Il a aussi réussi à jouer de l’aspect ridicule de l’identité sexuelle et du sexe. En glissant humblement entre les lignes, entre le masculin et le féminin, dans ses paroles toujours improvisées sur scène — qui dit « improvisé » dit « association libre », une parole qui surprend l’autre —, Seyfi a pu faire fonctionner le mot d’esprit pour une culture si facilement enfermée dans ses traits identitaires populistes, conformistes et communautaires. Il a pris son bol d’air frais sur scène et a aussi aéré nos esprits. Un métier théâtral si dur et si risqué. Il est aussi la marque d’une tolérance vers ce qui est différent, de l’acceptation par l’amour et d’identification dans la culture. Face à un peuple qui, de nos jours, a perdu cette possibilité de balancement entre les signifiants, cette souplesse de contenir les différents traits identitaires et cette capacité à rire, à cerner l’indicible avec le mot d’esprit.

Merci, Seyfi Dursunoğlu.  

Ceylin Özcan

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