Culture, Découverte, Société

L’occidentalisation de l’État turc

Le 29 octobre 1923 fut sans doute le plus beau jour de l’histoire turque. Cette année, la République turque célèbre son 94e anniversaire et je suis très heureux de partager cet honneur avec vous. Je souhaite que cet esprit d’union et de rassemblement autour des idéaux de liberté, d’égalité, de probité, de laïcité et de démocratie anime de nouveau nos compatriotes au cours de la période troublée qui s’annonce. Heureux celui qui peut se dire « Turc » !

La Turquie, étant un pays du Moyen-Orient, est un cas spécifique. L’une des grandes particularités de la Turquie est son lien avant l’Occident. En effet, ce que l’on pourrait appeler un processus d’occidentalisation a été amorcé tôt, bien avant sa fondation en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk.

Depuis le XVIIIe siècle, la Turquie exprime le désir d’être intégrée dans le système des États européens. Les réformes visant à réorganiser l’État qui se sont déroulées au cours de l’ère dite « des Tanzimats », entre 1839 et 1876, sont considérées comme à l’origine des changements. C’est en 1839, par la promulgation d’une charte impériale (Hatt-i humayun), qu’un fort mouvement de modernisation et d’occidentalisation, connu sous le nom de « période des Tanzimat », commence à affecter l’Empire. Cette charte proclame l’égalité de tous les sujets de l’Empire, quelles que soient leurs religions et leurs nationalités, le droit à la justice pour tous, une juste répartition des impôts, l’institution du service militaire avec réorganisation de l’armée. Le mot Tanzimat correspond à la réorganisation dans l’esprit bureaucratique moderne de même que dans le langage ottoman. Les réformes ottomanes, appelées Tanzimat, consistent à prendre des mesures, appelées « garanties », en faveur des individus, comme la légalité des impôts, la lutte contre le gâchis des deniers publics, l’inviolabilité de la vie et de la propriété. Par ces moyens, l’on veut adoucir les inconvénients d’un régime despotique. La période des Tanzimat permet à l’Empire de multiples transformations juridiques, administratives, militaires, fiscales, mais aussi éducatives qui approfondissent et élargissent la réflexion sur ce que devrait être l’avenir de ce dernier. Ainsi, tout au long de l’Empire ottoman, on assiste à un basculement à l’ouest, vers le modèle européen. La République turque fondée en 1923 continuera cette démarche d’occidentalisation et de modernisation.

Avec Mustafa Kemal, la Turquie devient en effet le premier pays du Moyen-Orient à inscrire ses choix de politique intérieure (ses choix de société) dans le sillon européen et occidental. La Turquie devient alors l’unique République laïque dans le monde musulman. Les kémalistes transforment la Turquie en un État-nation modernisé, industrialisé et laïque. Ils n’ont pas ressenti le besoin de maintenir des éléments traditionnels comme la plupart des leaders nationalistes des pays en développement. Par ailleurs, la religion n’a pas été utilisée pour mobiliser les masses en Turquie comme dans les autres pays musulmans. L’idée d’une communauté nationale et kémaliste est contraire à la conception islamique. Pour cette raison, les révolutionnaires kémalistes de 1920 ne considèrent pas la religion comme un moyen de préserver l’ordre traditionnel dont ils préfèrent sa transformation totale, car les caractéristiques inhérentes à la culture ottomane sont considérées comme des entraves à la construction de l’État-nation ainsi qu’à l’affirmation et au développement de la culture turque. Engagée dans ce processus d’occidentalisation, la République turque instaure un système politique démocratique notamment via le multipartisme et la tenue d’élections régulières à partir de 1950. C’est parce que la Turquie est le seul pays du Moyen-Orient à avoir un système politique démocratique comparable avec ceux des États européens que les négociations en vue d’une adhésion sont lancées ; et ce, depuis le début de la construction européenne.

Dès juillet 1959, la Turquie demande un accord d’association à la Communauté économique européenne (CEE), démarche qui aboutit en 1963. Cet accord évoque clairement la possibilité d’une adhésion pleine et entière : « Lorsque le fonctionnement de l’Accord aura permis d’envisager l’acceptation intégrale par la Turquie des obligations découlant du Traité instituant la Communauté, les parties contractantes examineront la possibilité d’une adhésion de la Turquie à la Communauté. » Par la suite, le président de la Commission, Walter Hallstein, a précisé que « la Turquie faisait naturellement partie de l’Europe ». Ainsi, la question de son adhésion est discutée dès le début de la construction européenne et semble être une évidence pour les acteurs européens. Cependant, par rapport à d’autres pays, les négociations piétinent et la Turquie s’engage dans un long processus. En 2017, la plupart des élites politiques turques sont pro-européennes. Cela peut s’expliquer par la continuité existant entre les hommes politiques et les mouvements réformateurs de l’élite politique turque de l’Empire ottoman de la seconde moitié du XIXe siècle. À plus d’un siècle d’intervalle, il est frappant de voir à quel point les cadres des élites politiques du pays ont toujours été favorables et ont même accompagné le processus d’occidentalisation.

Fatin Resat Durukan

 

2 Comments

  1. Sati Karagöz

    Merci pour cet article très intéressant!

  2. kerbellec jeanne

    Bonne présentation historique du cheminement parcouru par la peuple Turc vers la démocratie, mais je ne comprends pas la fin de l’exposé par rapport à l’actuelle situation du pays qui s’enfonce vers un obscurantisme voulu au moyen des politiques mises en place par le gouvernement au pouvoir depuis une quinzaine d’années, précédée par une pression très forte des conservateurs religieux dans les années 1970- 1980- 1990. Quels sont donc, hormis l’opposition kémaliste et une partie de la droite nationaliste mais démocratique, les « hommes politiques » qui sont favorables à l’occidentalisation du pays ? Il ne semble pas que l’actuel ministre des affaires étrangères, ni celui des relations avec l’Europe soient très désireux d’une telle occidentalisation, mais veulent uniquement le maintien et développement des relations pour des raisons économiques. D’ailleurs, il n’existe aucun signe visible depuis ces dernières années que le gouvernement d’Ankara fait des efforts en matière de droits de l’homme, de libertés de la presse…afin de se rapprocher des critères voulus par les traités européens…dommage !

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