Chroniques

L’Orient Express

Par Ali Türek.

C’est vers 22h30, la nuit du vendredi 13 novembre, que les premiers messages sont tombés. Dans chacun d’eux, le choc et l’inquiétude étaient palpables Je suis resté paralysé tout le long du week-end. Paris avait été attaqué.

Dans de tels moments, où la violence semble être sans fin, en plus d’être prévisible, c’est l’effroi qui nous gagne. Plus qu’une simple peur, un sentiment d’impuissance nous envahit profondément.

Tout était une terrifiante reprise. Un terrible « déjà vu » dans lequel la victime avait, de nouveau, ce même visage clair. Traversant de nombreuses villes, d’Ankara à Beyrouth, c’était ce visage de la liberté, de l’engagement pour la paix ou tout simplement de la joie de vivre.

Depuis un certain temps, je me sentais à Paris dans un état d’esprit particulier, que je n’arrivais pas à bien définir. Roland Barthes avait réussi à mettre des mots dessus. Évoquant la vie de Pierre Loti à Istanbul, il parlait d’une « forme fragile de transition, de passage » et décrivait avec subtilité, dans sa préface pour Aziyadé, ce moment intermédiaire de dépaysement « entre l’ivresse éthique et l’engagement national ». Cette troisième zone, le séjour, dans laquelle l’on n’est ni un simple touriste ni un national. Mais un résident.

De nouveau, ce vendredi soir et d’un seul coup, comme en janvier dernier, les frontières entre ces différents stades ont disparues, lorsque l’Appel pour une Trêve Civile, adressé à la France et à l’Algérie il y a près de soixante ans, nous a de nouveau envahi. La terreur a enflammé toute une génération, qui a fait sien ce principe : « empêcher le monde de se défaire ».

Face à une barbarie aveugle, elle est la seule véritable tâche que nous ayons, afin que l’on puisse, un jour, bâtir quelque chose de nouveau, digne de l’être humain. Une réponse puissante, capable de vaincre cette barbarie et de renverser son projet mortel, passe avant tout par là. Il nous faut empêcher cette démolition.

Défendre la vie, les libertés et la paix, dans toute leur pureté et partout dans le monde ; par là commence notre mission.

Ce devoir, d’être précisément « citoyen » et « sans frontières », est profondément difficile. Mais la route est bien tracée, bien connue. Il suffit de suivre les chemins d’un mythe qui desservait, autrefois, les grandes villes européennes, de la Gare de l’Est de Paris jusqu’à Constantinople.

Il suffit de suivre l’Orient Express pour réunir, de nouveau, les villes de l’Europe et de la Mésopotamie, toutes menacées par la même sauvagerie. Au-delà de la douleur, il faut les réunir non pas dans la peur et la violence mais dans la solidarité et dans la paix.

Sinon, nous risquons de retomber dans ces quelques lignes de Barthes citant Loti : « Je ne souffre plus, je ne me souviens plus… Je n’ai ni foi ni espérance. »

Nous ne pouvons manquer à notre devoir.

Flaq

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