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L’Ukraine : remise en cause de la politique d’élargissement de l’UE

Le 21 novembre dernier, le Président ukrainien Viktor Ianoukovitch, sous la pression de Vladimir Poutine, refusait de signer un accord d’association avec l’UE prévu depuis plus de trois ans. On le sait, ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres et Kiev est depuis le théâtre de manifestations monstres, le peuple reprochant au chef d’État de « vendre » son pays à la Russie.
Les révoltes de la place de l’Indépendance obligent l’UE à repenser sa politique d’association : le rapprochement de l’Ukraine vers la Russie signifie-t-il que l’UE devient moins attractive et est en perte d’influence? Bilan sur l’état de la politique d’élargissement de l’Union Européenne…

Une politique d’élargissement qui stagne

Faut-il le rappeler, le 1er Juillet 2013, la Croatie devenait le vingt-huitième pays membre de l’UE, clôturant ainsi son dernier élargissement. L’objectif semble clair : à terme, la péninsule balkanique entière fera elle aussi partie de l’espace européen. Cinq pays jusqu’ici sont reconnus comme candidats officiels : l’Islande, la Macédoine, le Monténégro, la Serbie et la Turquie. Mais l’appétit de l’UE pour les nouveaux membres semble s‘être beaucoup affaibli et aucun État n’a vocation à intégrer l’Union durant ces cinq prochaines années. Après l’adhésion de pays tels que la Roumanie et la Bulgarie, l’Union a dû faire face à une intégration au ralenti, gangrénée par la corruption. La crise de gouvernance que traverse l’Europe joue un rôle important dans la volonté de ralentir le processus d’adhésion : l’absence de mécanisme de contrôle et d’accompagnement des nouveaux États membres a clairement dénoncé l’incapacité de l’UE à assurer un suivi régulier. Pourquoi, alors qu’un pays rejoint l’Union, toutes les procédures mises en place semblent-elles s’arrêter brusquement ?
Si la politique d’élargissement se fait plus discrète en ces temps de crise, elle reste cependant partie intégrante de la vocation de l’Union : promouvoir la démocratie et les valeurs européennes va de pair avec l’expansion du territoire. Certes la politique d’élargissement stagne au niveau politique, mais elle se doit de continuer au moins « administrativement ». L’Albanie a pu ainsi déposer sa candidature et attend aujourd’hui une réponse de l’Europe.

La politique de voisinage de l’Europe

L’objectif premier étant avant tout le dépassement des frontières qui, depuis des siècles, ont été à la source de ressentiments nationalistes, l’UE élargit son territoire d’influence avec ses pays frontaliers qui n’ont aucune perspective d’adhésion. Des relations dites « privilégiées » renforcent la coopération sécuritaire, économique, politique et culturelle entre l’Union et ses voisins. Ne concernant à l’origine que les États à l’Est des nouveaux membres entrés en 2004 – c’est-à-dire la Russie, la Biélorussie, l’Ukraine et la Moldavie – l’Europe semble retrouver la définition que lui ont donnée les géographes*. Très vite cependant, la politique de voisinage s’étend jusqu’au Caucase méridional, englobant la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Le partenariat oriental est inauguré en 2009, englobant toutes les ex-républiques soviétiques et laissant de côté la Russie. Elles sont alors considérées comme « pays européens » et non comme « États européens » et c’est à Vilnius qu’aurait dû être finalisé l’accord d’association et l’assurance d’un très large agrément de libre-échange. Cependant, le retrait de l’Ukraine annonce clairement la perte d’influence de l’UE au profit de celle de la Russie, essayant de maintenir à tout prix la zone postsoviétique dans son giron. Si Vladimir Poutine veut réellement mettre sur pied son projet d’Union Eurasienne pour 2015, la mainmise sur l’Ukraine est un enjeu crucial et les moyens de pression qu’il exerce sont en mesure de faire plier le gouvernement ukrainien. Voyons ce qu’en dira le peuple…
Le partenariat Euromed englobe quant à lui dix États riverains de la mer Méditerranée : l’Algérie, l’Autorité Palestinienne, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban, la Syrie, la Tunisie et la Turquie. Tout comme pour le partenariat oriental, l’objectif est avant tout de construire un espace de dialogue, de sécurité et de prospérité dans le haut-lieu des échanges qu’est le bassin méditerranéen. Les programmes d’Erasmus-Mundus (échanges d’étudiants) sont un exemple de concrétisation de rapprochement et de solidarité entre les deux rives. S’étant renforcé depuis 2007 pour devenir l’Union pour la Méditerranée, le partenariat a aujourd’hui plus de visibilité : un marché de libre-échange a été instauré en 2010 et les dix pays partenaires bénéficient de deux milliards d’euros par an, provenant des fonds de la Banque européenne d’investissement.

Et la Turquie dans tout ça ?

A l’issue de la dixième réunion consacrée au processus d’adhésion de la Turquie et après trois ans de paralysie, l’UE et la Turquie ouvrent un nouveau chapitre dans les négociations d’adhésion. En ces temps de crise, l’économie florissante de la Turquie attire l’Europe et le départ de Nicolas Sarkozy amène le dégel dans les relations franco-turques. Candidate depuis 1999, 14 seulement des 35 chapitres ont été ouverts et un seul a été bouclé. Mais le doute n’est plus permis maintenant : l’Europe a autant besoin de la Turquie que la Turquie a besoin de l’Europe.
Face à des élargissements faits trop vite et mal organisés, l’UE ralentit fortement la cadence. Certes l’Europe étend son aire d’influence grâce aux diverses politiques d’association mais ceci n’assure en rien aux États signataires de l’accord qu’ils deviendront de futurs candidats. Depuis la création de l’euro, une Europe à deux vitesses se dessine : d’un côté se trouvent les pays (d’Europe de l’Ouest principalement) capables de supporter la monnaie commune et de l’autre ceux (d’Europe de l’Est) qui doivent encore fournir beaucoup d’efforts pour pouvoir être au point économiquement parlant.
Face à une telle situation, la question de l’élargissement de l’UE ne devrait-elle pas plutôt basculer vers celle de son approfondissement ?
La question d’un partenariat avec l’UE a de sérieuses répercussions en Ukraine : le pays est divisé entre ceux qui soutiennent la Russie et ceux qui soutiennent l’Europe, la brutalité avec laquelle les manifestants ont été réprimés est hautement critiquée et les revendications se déplacent maintenant du côté économique vers le côté politique, dénonçant la corruption mise en place sous V. Ianoukovitch.
Si l’Ukraine se questionne sur la politique d’élargissement de l’UE, le processus inverse est aussi observé : l’Europe aura été sans conteste le déclencheur d’une importante remise en question politique dans le pays slave. Une deuxième révolution Orange** serait-elle en marche ?

*L’Europe est habituellement définie comme le territoire bordé par l’Océan Arctique au Nord, l’Océan Atlantique à l’Ouest et la Mer Méditerranée au Sud. Les choses se compliquent quand il s’agit de déterminer la frontière à l’Est mais certains s’accordent pour dire qu’après l’Estonie, la Lettonie, le Biélorusse et l’Ukraine, commence l’Asie avec la Russie.

**Le 21 Novembre 2004, après le résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle que le peuple ukrainien perçoit comme truqué par le gouvernement Ianoukovitch, des séries de manifestations ont lieu en Ukraine, mobilisant près d’un demi-million de personnes pendant 15 jours.

Louise Pierre

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