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La machine bien rodée de l’AKP, un bulldozer électoral ?

Alors que les élections se sont conclues en un seul tour par la victoire nette de l’AKP au terme d’une campagne inégale, les autres tendances politiques présentes en Turquie ont aussi engrangé des gains. Les regards se tournent désormais vers le futur : les ambitions démesurées d’Erdoğan doivent encore rencontrer certains jalons – élections générales de juin 2015, changement constitutionnel du régime – et l’AKP est à un tournant critique de son existence.

Une victoire nette de l’AKP, mais sans coup d’éclat

AKP

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L’élection présidentielle du 10 août dernier concentrait un faisceau d’enjeux primordiaux pour l’avenir de la Turquie, les orientations de la politique nationale et sa place sur l’échiquier du Moyen-Orient et des alliances planétaires. Première élection présidentielle au suffrage universel direct, elle représente a priori une avancée dans la consolidation démocratique du pays – le Président, au rôle plus honorifique qu’exécutif, était auparavant choisi par le Parlement dans ce régime parlementaire. Donnant donc lieu à une campagne nationale, l’élection a permis de mettre en évidence les lignes de fractions majeures qui clivent la vie politique turque.

Pour les trois factions en présence, l’élection a marqué un tournant. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, candidat de l’AKP à la succession d’un autre co-fondateur du parti, Abdullah Gül, avait pour objectif évident la consolidation de la domination effective de l’AKP sur la vie politique. Avec la majorité absolue dès le premier tour (51,6%), il réussit à prouver l’emprise populaire de l’AKP et la force du soutien d’une majorité des votants à sa personnalité charismatique, aux politiques économiques et au « conservatisme social » promus par le Parti de la Justice et du Développement.

Réussite donc, sans surprise, qui confirme l’acceptation tacite d’une partie de la population du virage autoritaire du gouvernement après 2011, et le déni des pratiques de corruption à l’origine de scandales successifs, ayant éclaboussé plusieurs figures centrales du parti.

P1160341Pour l’opposition, le défi majeur était de créer un barrage électoral au triomphe d’Erdoğan, ce qui ne pouvait être achevé sans coalition. La coalition du CHP-MPH s’est décidée pour Ekmeleddin Ihsanoğlu, mouvement surprenant en faveur d’un inconnu du grand public, qui cependant disposait d’atouts majeurs: une fine connaissance des enjeux et acteurs internationaux en tant qu’ancien secrétaire de l’Organisation de la Conférence Islamique, et un prestige de bon musulman pouvant attirer une partie de l’électorat ciblé par Erdoğan. Son âge et sa proximité avec les milieux islamistes l’ont desservi face à l’électorat traditionnel laïc, réformiste, jeune et urbain, bien que le score obtenu soit honorable (38%) – vote qui se caractérise plus par le refus de la victoire d’Erdoğan que par le soutien effectif à Ihsanoğlu.

Quant au troisième candidat, Selehattin Demirtaş – représentant du parti légal pro-kurde, le BDP – il peut se targuer d’avoir rempli ses objectifs. La campagne du BDP devait prouver que le parti pouvait s’adresser à un électorat autre que kurde, représenter toutes les minorités –femmes, homosexuels, Alévis, chrétiens- et prendre en compte des préoccupations habituellement négligées: l’environnement, la justice sociale, l’égalité des sexes. A ce titre, les presque 10% de votes en faveur de Demirtaş représentent une nette réussite, et prouve que l’intégration pacifique des Kurdes à la vie démocratique est possible, et souhaitable.

 

Les dés, sans être foncièrement pipés, étaient clairement maniés sans laisser une grande place au hasard. Les élections municipales de mai 2014, en pleine tourmente liée à la catastrophe minière de Soma (301 victimes), dont la gestion par le gouvernement a été vivement critiquée, pouvaient être interprétées comme une répétition générale des présidentielles : elles avaient vu la victoire écrasante de l’AKP (45% des voix) malgré les vagues de contestation, et certaines allégations de fraude, non prouvées.

imagesDans l’orchestration des présidentielles, tout concordait à faciliter la victoire de l’AKP, l’opposition ayant beau jeu de dénoncer ces mécanismes. Le calendrier, d’abord, favorisait clairement le vote des classes populaires, traditionnellement alliées de l’AKP: le choix du 10 août coïncide clairement avec les vacances scolaires et estivales, et donc le départ loin des isoloirs des classes aisées et éduquées – même si des isoloirs ont été installés dans les terminaux internationaux de certains aéroports turcs. Plus généralement, un des candidats disposait de toute la force de l’Etat, de son appareil, et de ses finances, une injustice flagrante : Ihsanoglu, lui, a ironiquement fait cadeau de 1000 TL à chacun de ses opposants sur ses fonds personnels, en gracieux adversaire.

Un mécanisme similaire est à l’œuvre dans l’attribution du temps de parole accordé aux candidats dans les médias publics a été critiquée par les observateurs de l’OCDE pour la faveur claire accordée au Premier ministre sortant « Les problèmes que nous avons relevés, notamment la couverture médiatique déséquilibrée du scrutin, doivent être réglés pour permettre le respect total des aspirations démocratique de la population ». En France, un contrôle étroit encadre la présence médiatique des candidats, on peut regretter que ce ne soit pas le cas en Turquie. De même quant à l’absence d’un quelconque débat public direct entre les candidats. Le seul débat public a ainsi lieu sur les réseaux sociaux, particulièrement visés par les directeurs de communication des candidats.

Le sentiment d’étranglement de la liberté d’expression se traduit lisiblement dans la faible participation au scrutin – de 73% alors qu’elle est habituellement très élevée (87% aux législatives de 2011, 85% aux municipales de 2009). Parmi les Turcs de l’étranger, le taux de participation était très faible, mais reflétait le succès de la tournée internationale électorale d’Erdoğan au début de l’été: 10% de participation seulement en Allemagne, mais 70% de votes en faveur d’Erdoğan.

Les manœuvres électorales très fins de l’AKP semblent être restées dans la limite de la légalité. Relevons toutefois la dernière accusation d’Ihsanoglu à l’égard de son concurrent couronné : les offices statistiques qui évaluaient les intentions de vote auraient été payés pour gonfler les scores prévisionnels de l’AKP – influençant ainsi les électeurs, et décourageant ceux de l’opposition.

Quand on interprète le score d’Ihsanoğlu comme un refus marqué de l’accession d’Erdoğan au palais Çankaya, la profondeur du schisme entre les deux Turquie se révèle abyssale. L’AKP a plusieurs fois tancé l’armée et réduit notablement son influence dans la vie politique. Il a irrité les défenseurs de la laïcité. Soutenu numériquement par les masses populaires, et financièrement par la bourgeoisie capitaliste anatolienne dont il a favorisé l’émergence, Erdoğan commet à titre personnel une erreur impardonnable pour tout homme politique qui veut laisser une trace impérissable dans l’histoire de son pays : un homme politique véritablement dévoué ne doit-il pas savoir laisser sa place, lorsque sa présence contribue à entretenir des clivages violents au sein de son peuple, à polariser la nation?

Recherche Premier ministre docile

Ahmet Davutoğlu - AKP -

Ahmet Davutoğlu – AKP –

Avec la victoire d’Erdoğan, la question qui brûle sur toutes les lèvres est celle de son successeur au poste de Premier ministre. Alors que le nouveau Président devrait avoir abandonné ses mandats antérieurs selon la Constitution, il n’en a encore rien fait. La Constitution turque de 1982 définit le rôle du président comme surplombant les querelles partisanes, Erdoğan devra donc couper ses liens officiels avec l’AKP. Quel nom, quel visage lui succédera donc à la tête du parti, et du gouvernement jusqu’aux élections générales de juin 2015?

L’enjeu est énorme, et la réponse doit intégrer des paramètres techniques comme politiques. Bien des noms se murmurent dans les couloirs du Parlement, dans les officines du parti: Ahmet Davutoğlu, le ministre des Affaires Etrangères, poulain un peu décrédibilisé par les échecs récents de sa politique de « zéro problème avec les voisins ». Binali Yıldırım serait le mieux placé actuellement: sans lien aucun avec la “cemaat”, la confrérie de l’ancien allié Fethullah Gülen actuellement en conflit ouvert avec l’AKP, l’ex- ministre des Transports et député d’Izmir pourrait faire l’unanimité dans les rangs du parti.

Bulent Arinç, l’actuel vice-Premier ministre, pourrait prendre la relève, mais sa nomination cliverait encore davantage la société turque après ses sorties conservatrices très décriées. Abdullah Gül, Président sortant, est semble t-il à bout de souffle et délaissé dans la reconfiguration du pouvoir par l’AKP. Erdoğan a sous-entendu que son successeur devrait être un parlementaire, et surtout, obtenir le soutien tant des membres du parti que des foules appelées aux urnes. Il devra conduire l’AKP à une victoire écrasante en 2015, sans quoi Erdoğan et l’AKP devront partager le pouvoir dans une cohabitation qui s’annoncerait difficile. Plus délicat, le futur Premier ministre devra être suffisamment humble pour accepter de rester sous les ordres d’Erdoğan, jusqu’à ce que celui-ci obtienne, avec une majorité parlementaire, la modification constitutionnelle dont il rêve, qui permettra le passage d’un régime parlementaire à un régime présidentiel, offrant le champ libre à ses caprices autocrates.

Objectif 2023?

Quel que soit le Premier ministre nommé, si la stratégie de changement de régime menée par Erdoğan réussit- il lui faudra encore passer le cap d’une élection générale qui s’annonce délicate, si tant est que les partis d’opposition réitèrent leur stratégie de coalition – il ne sera qu’un figurant dans le ballet qui devrait voir son apogée pour le centenaire de la République, en 2023. Le slogan Hedef 2023 (Objectif 2023), au centre de la campagne d’Erdoğan, démontre bien ses ambitions: il s’agit de mettre ses pas dans ceux de la figure tutélaire, Atatürk (tout en malmenant les principes de la laïcité chère au père fondateur). Les grands projets: ligne grande vitesse entre capitale politique et économique, troisième aéroport et troisième pont d’Istanbul, construction du Marmaray, la « réconciliation » avec les Kurdes, sont autant d’offrandes conçues dans cet objectif.

Cependant, si les harangues populistes d’Erdoğan peuvent plaire à son électorat, la rudesse de ses positions sur la scène diplomatique semble à terme isoler le pays, tant à l’échelle régionale que planétaire.

Aprilia Viale

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