Politique, Société

Manifestation pour la paix à Istanbul : le HDP déjà en campagne

Près de 150 000 de personnes ont répondu à l’appel lancé par le Bloc pour la Paix hier, dimanche 9 août, à Bakırköy. Un rassemblement marqué par le discours du co-président du HDP, Selahattin Demirtaş.

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Près de 150.000 personnes participaint au Barış Bloku dimanche dernier à Istanbul.

La manifestation n’a lieu que dans une heure, et déjà plusieurs milliers de personnes commencent à affluer à Bakırköy. Le soleil est au rendez-vous. La bonne humeur aussi. Ici et là on scande des chants, on danse le kürt halay, une danse traditionnelle kurde. On est venu entre amis, en famille. L’ambiance semble légère, en apparence seulement. Car les nombreux contrôles de sécurité et l’importante présence des forces de l’ordre rappellent très vite la gravité de la situation. Les attentats qui avaient déjà frappés des réunions du HDP, le Parti démocratique des peuples, pendant la campagne électorale, comme à Diyarbakır en juin dernier, sont encore dans les esprits. Pour autant, les personnes présentes ne se laissent pas intimider et sont venues en nombre. Finalement l’arène, d’une capacité de 200 000 personnes, est quasiment pleine.

Un rassemblement pour la paix…

Déjà le 26 juillet dernier, près de 1 000 militants avaient tenté de se réunir dans le quartier d’Aksaray pour dénoncer la guerre et appeler à la paix. Mais la manifestation, interdite par les autorités avait été rapidement dispersée. Hier en revanche le rassemblement organisé par le Barış Bloku (le « Bloc pour la Paix ») s’est déroulé dans le calme. Récemment créé, ce mouvement rassemble de nombreuses organisations de gauche, mais aussi des syndicats, des associations de défense des droits de l’homme, des artistes ou encore des intellectuels. Tous se réunissent pour dénoncer le bombardement des positions du PKK en Turquie et au Nord de l’Irak, en réaction à l’attentat de Suruç du 21 juillet dernier, pourtant le fait du groupe Etat islamique.

Une condamnation partagée par Selin, 28 ans, présente hier. Pour elle, la politique d’Erdoğan est un danger pour la démocratie. « Nous n’avons plus de droits, c’est pour ça que nous manifestons. Et nous n’avons pas peur de le dire », affirme-t-elle, faisant référence aux nombreuses arrestations des dernières semaines. Comme elle, les manifestants ne craignent ni l’AKP, ni les bombes, mais plutôt que leur pays ne sombre dans une spirale sans fin.

« Mon nom signifie « espoir », mais aujourd’hui je n’en ai pas », avoue, désabusé, Umut, 38 ans. « Il faut que le gouvernement arrête immédiatement la guerre et renoue le dialogue avec le PKK. Sinon un scénario à l’irakienne ou à la syrienne ne sera plus inenvisageable », s’inquiète-t-il. Un message que les différents orateurs à la tribune vont répéter à l’envi.

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« Le palais veut la guerre, le peuple veut la paix », pouvait-on lire sur certaines pancartes.

…aux allures de campagne pré-électorale

En apparence, le Barış Bloku a tout d’un mouvement apolitique. Lorsque les foules frondent à coups de slogan contre l’AKP et le gouvernement en place, elles ne le font sous aucune étiquette visible. Ici le ton semble à la contestation du pouvoir, et non à la promotion d’un groupe ou d’un parti spécifique : « Daech assassins, AKP complices », ou encore « Le palais veut la guerre, le peuple veut la paix. »

En marge de l’événement, les organisateurs sont d’ailleurs univoques : le Bloc pour la paix n’est pas le fait d’un parti, mais le résultat d’une initiative conjointe de divers mouvements de gauche. Néanmoins lorsque se présentent face à la foule Figen Yüksekdağ puis Selahattin Demirtaş, les deux co-présidents du HDP, il ne fait alors plus de doute quant au rôle fédérateur du Parti démocratique des peuples au sein de l’événement. Ils seront d’ailleurs les deux seuls politiques à se présenter à la tribune.

Les autres resteront en coulisse. Parmi eux, cinq des 78 parlementaires du CHP soutenant le Bloc pour la paix ont fait le déplacement. Interrogé sur le rôle joué par le Parti républicain du peuple au sein de ce mouvement pacifiste, Ali Kenanoğlu, député HDP et représentant de la communauté alévie à Istanbul, fait part de sa satisfaction tout en espérant davantage : « Nous sommes en total accord avec le CHP sur le danger que représente la guerre lancée contre le PKK. Malgré tout, nous aimerions un soutien plus franc de leur part. » La contestation de gauche reste donc toujours clivée entre d’un côté le CHP, premier parti d’opposition, et de l’autre côté le HDP et les divers groupuscules de gauche de l’autre.

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Selehattin Demirtaş, co-président du HDP, s’est adressé à la foule.

Derrière ce rassemblement pour la paix, c’était surtout l’occasion pour Demirtaş d’annoncer officieusement son entrée en campagne pour d’éventuelles élections anticipées. Il l’a d’ailleurs fait clairement comprendre à une audience constituée par son électorat de base : « Les élections anticipées auxquelles l’AKP veut soumettre le peuple ne nous font pas peur. Nous leur ferons regretter ces élections. » Le co-leader du HDP a également annoncé sa volonté de faire du Barış Bloku le plus grand bloc politique contre l’AKP.

À l’heure où les négociations entre le CHP et le Premier ministre semblent fortement compromises en vue de la formation d’un gouvernement de coalition, la possibilité de la tenue d’élections anticipées n’a jamais été aussi forte. Si tel est le cas, le Barış Bloku promet de capitaliser sur le ressentiment vécu par une partie de la population contre le gouvernement lors du prochain scrutin électoral.

Texte et photos : Antoine Rolland

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