Economie, Société

Mehmet Gün : « je veux donner de l’espoir »

À l’occasion de la sortie du livre Avukat Olmak (Être Avocat), nous avons rencontré son auteur Mehmet Gün, avocat ayant réussi. Nous avons pu échanger avec lui sur les raisons qui l’ont amené à écrire ce livre qui retrace sa vie, son parcours mais aussi ses combats. Portrait d’un autodidacte.

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Avant de parler de votre livre, pouvez-vous nous parler de vous ?

Je me décrirais en trois points : le premier concerne ce que j’étais, à savoir un garçon d’origine anatolienne qui voulait s’instruire et se dépasser, le deuxième porte sur ce que je suis aujourd’hui : un avocat qui cherche à être le plus juste possible et le meilleur dans son domaine, à savoir la justice et le droit, à un niveau national et international. Enfin, le troisième point touche ce que j’aspire à devenir, c’est-à-dire un homme sage qui améliore son pays avec sa connaissance.

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Je l’ai écrit essentiellement pour deux raisons. D’abord une raison personnelle : quand vous traversez de nombreux changements assez dramatiques dans votre vie, vous vous devez d’apprendre comment vivre avec. En effet, vous partez d’une situation, puis vous basculez à une autre, ensuite une autre… Alors, afin de survivre, vous devez apprendre ce qu’on appelle l’autodiscipline, qui permet de devenir plus mature et de prendre du recul vis-à-vis des évènements. Personnellement, le fait d’écrire est comme un remède pour moi. Et pour faire le point sur là où je suis et où je vais, écrire est très utile pour moi : il faut se souvenir du passé, réfléchir aux problèmes actuels, penser à tout ce que je veux accomplir dans ma vie dans le futur… Tout ceci est consigné dans mon livre.

Aussi, tous mes amis connaissent mon parcours et ma vie, au moins en partie. Et ils m’ont demandé : « Pourquoi tu n’écrirais pas un livre ? Beaucoup de personnes pourraient bénéficier de ton expérience et s’inspirer de ton histoire ». Là, j’ai répondu : « En Turquie, des milliers de personnes sont comme moi, et il y a déjà beaucoup de biographies, par conséquent, qu’est-ce que je peux écrire d’unique ? ». Toutefois, ils m’ont encouragé à me lancer dans l’aventure. Je dois admettre qu’aujourd’hui, je suis très satisfait de l’avoir fait, je peux voir que ça a servi à plusieurs personnes, qui m’ont envoyé des e-mails en me disant « J’ai trouvé ma voie ». Ça, c’est incroyable !

Le but de votre livre était-il de donner un message d’espoir aux jeunes prêts à travailler dur et à se donner les moyens d’atteindre la carrière de leurs rêves ?

Exactement. Lorsque j’étais jeune, je ne connaissais pas les horizons qui s’offraient à moi. Mais une fois le chemin accompli, en regardant en arrière, je peux constater qu’il était déjà tracé, et que la société était là pour m’aider et me guider. Mais, étant jeune, vous ne voyez pas cela, votre perception de la vie est limitée. Et, par conséquent, vous ne voyez pas où se trouvent les opportunités, comment les saisir, ni comment dépasser les difficultés. Pourtant, ce qu’il faut savoir, c’est que tout le monde est là pour vous aider à aller là ou vous voulez. Si quelqu’un venant d’un village isolé, comme moi, veut se dépasser et réussir, il doit savoir que cela est possible.DSC_3298

On dirait que votre vision de la vie est optimiste. 

L’essence de l’homme est optimiste. Il n’y a pas besoin d’être pessimiste. Si vous l’êtes, vous n’irez pas loin. Nous voyons beaucoup de gens réussir, et c’est parce qu’ils sont confiants et croient que c’est possible. Quand vous êtes pessimiste, vous souffrez, et la souffrance disperse. Ce que vous faites dans la vie fait de vous quelqu’un de bien ou de mauvais. Donc, je pense que donner de l’optimisme, montrer à des personnes qui se sentent sans espoir que le travail dur paye toujours et peut faire des miracles.

Comment vous y êtes-vous pris pour construire votre réputation ? Quels sont les défis que vous avez relevés et les difficultés que vous avez rencontrées ?

J’ai fait ma réputation grâce à mon travail. Chaque fois que j’ai défendu un cas, grand ou petit, je l’ai fait avec des principes, et je n’ai jamais renoncé à cela. De plus, je ne m’intéressais pas seulement à la rémunération que j’allais percevoir dans l’éventualité où mon client gagnerait, mais je tenais surtout à résoudre le problème. Et pour cela, je m’attardais sur les détails, et tous les aspects du cas, et j’en faisais peut-être plus que nécessaire. Cela ne m’a pas seulement valu des clients satisfaits, mais aussi un bouche-à-oreille conséquent. Je ne le réalisais pas à l’époque, mais aujourd’hui, je vois que la manière dont les gens parlent de vous fait la différence. En effet, les gens viennent vers moi en se disant que je suis quelqu’un de bien, et par conséquent un bon avocat.

Penchons-nous sur l’affaire Sarelle ve Tadelle : dans quelle mesure le fait de défendre ces marques contre la contrefaçon a représenté un coup de pouce pour votre carrière ?

Premièrement, ces entreprises étaient des PME, de petites entreprises basées en Anatolie. Quand j’ai commencé à travailler avec elles, j’ai réalisé que la loi turque n’était pas isolée de la loi internationale concernant la protection des marques, et qu’elle aussi devait se conformer aux lois internationales. Et c’est là que j’ai compris l’intérêt de parler une langue étrangère. Et j’ai passé dix ans dans le cadre de ma formation à apprendre et à maîtriser l’anglais, et cela m’a servi à suivre les traités internationaux et les applications locales, ainsi que la relation entre les deux. L’anglais m’a permis d’élargir mes perspectives.

DSC_3324De plus, quand je traitais ces cas, j’ai réalisé qu’il y avait quelque chose d’attirant dans la protection des marques. Je me suis rendu compte qu’en fait, un faux produit Sarelle ou Tadelle mettait en danger la santé des enfants. De plus, la contrefaçon représente un risque pour les grandes entreprises. Par conséquent, quand je dénonçais les faux Sarelle et Tadelle, je renforçais et appliquais la loi, protégeais les consommateurs, et finalement, aidais les entreprises dans leurs expansions respectives de manière saine. Pour moi, c’était faire d’une pierre trois coups.

En fait, cette affaire est la raison pour laquelle je me suis spécialisé dans la protection de la propriété intellectuelle, et mon cabinet a été le leader dans ce domaine en Turquie, puisque la révolution portant sur la PI en Turquie a eu lieu vers 1995 alors que j’avais défendu la cause en 1984, et qu’à ce moment-là, personne ne s’intéressait vraiment aux marques ou encore à leur protection.

Les revenus du livre seront reversés aux étudiants issus de familles modestes du village de Dere. Pouvez-vous développer un peu sur le sujet ? Et qu’est-ce qui vous a motivé à prendre cette initiative ?

Je dirais que c’est la camaraderie que je ressens envers les jeunes de mon village, et un désir de leur fournir un soutien.

Aussi, je veux parler de ce problème auquel est confrontée la majorité des intellectuels : « Est-ce que j’appartiens à la ville ou au village ? ». Et je pense qu’on peut faire partie des deux. J’entretiens des relations significatives avec mon village. Donc ce que je fais est d’une part une façon de maintenir le contact, et avec ma position, et mes revenus, je ne me permets pas simplement d’aller là-bas et de serrer les mains, je me dois de faire plus pour eux : être là-bas avec eux, et montrer aux jeunes un homme qui était comme eux et ce qu’il a accompli, pour qu’ils puissent s’identifier à lui. D’autre part, je veux les aider avec tout ce que j’ai, que ce soit par mon expérience ou en jouant un rôle de mentor. Et vous n’imaginez pas la façon dont 100 TL peut faire la différence dans la vie d’un enfant.

Pourquoi avoir fondé un cabinet international ?

Quand j’ai commencé à travailler, il y avait quatre à cinq avocats qui opéraient à l’international, et nul besoin de dire qu’ils faisaient les choses différemment et mieux que le reste des cabinets d’avocats. Aussi, aider des personnes hors frontières requiert une certaine discipline et c’est ce qui m’a attiré : faire mieux, et gagner mieux. Ça a commencé comme cela, puis j’ai vu qu’interagir avec des avocats d’autres pays et apprendre à propos des systèmes judiciaires étrangers nous permettait d’en apprendre plus sur nous et de nous améliorer à chaque fois. Maintenait, mon ambition est de faire en sorte que Gün+Partners ne cesse de grandir, et d’assurer sa pérennité par la même occasion.

Pourriez-vous nous décrire le secteur du droit en Turquie ?

Malheureusement, il n’est pas très développé. Le niveau est très inégal chez les avocats, la qualité diffère beaucoup. On ne peut pas leur faire confiance aveuglément, c’est pourquoi on connaît des problèmes dans le judiciaire. Or, on doit pouvoir faire confiance à un avocat.

Quel type de clientèle avez-vous ?

La plupart du temps, ce sont des entreprises internationales. 60-65% de la clientèle est constituée d’étrangers et non de nationaux. Nous avons environ 35% de firmes locales. Le profil le plus commun est celui de la multinationale.

Quels sont les pays avec lesquels vous collaborez le plus ?

Nous avons beaucoup de clients des États-Unis. Puis viennent le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Japon, le Pacifique Sud-Ouest. Nous avons des clients de Russie, de Suisse, d’Italie, de France… Nous aimerions progresser sur le marché français. Nous avons déjà un bureau français ici, qui comprend 16 avocats francophones. Nous avons aussi des collègues basés à Paris. Nous aimerions plus de clients francophones et français, et développer des liens avec les compagnies françaises d’avocats. En Turquie, ces affaires se font principalement avec les pays européens. Mais nous aimerions aussi progresser dans d’autres zones prometteuses, comme la Russie. Ce potentiel pas encore réalisé pourrait dans le futur représenter le double ou le triple du marché européen. Nous investissons dans ces relations aujourd’hui.

Comment la profession d’avocat a-t-elle évolué ces dernières années ?

Elle s’est internationalisée. Je dirais que depuis 1985, c’est particulièrement visible. C’est illégal pour les firmes internationales de pratiquer le droit en Turquie, mais des Européens s’établissent ici et il y a beaucoup de contrats avec le gouvernement. Cela entraîne un nouveau type de pratique du droit et un changement de notre approche. Devant ces nouveaux exemples, les Turcs ont changé leur attitude et se sont inspirés.

Quelle serait pour vous une raison de refuser de défendre un client ?

Tout d’abord, je pense que tout le monde mérite d’être défendu. Je dis dans mon livre que si l’on refuse de défendre un client parce que l’on dit que c’est un tueur, c’est problématique, parce que… comment savoir s’il est un tueur ? Je refuse de faire ça, tout ceux qui se présentent à vous méritent d’être défendus et il ne faudrait pas refuser. Mais bien sûr, un avocat doit avoir la possibilité de ne pas se saisir d’un cas pour différentes raisons. Par exemple, si l’on est appelé à défendre un client, il faut le faire mais si l’avocat est trompé par le client, alors il devrait refuser. C’est aussi le cas si les principes et l’éthique de l’avocat ne sont pas respectés par le client. Autrement, il faudrait accepter toutes les affaires que l’on se sent en mesure de prendre. Mais si vous ne vous sentez pas à l’aise pour défendre quelqu’un, mieux vaut refuser plutôt que de faire du mauvais travail pour ce client.

Pour vous, quelles sont les valeurs essentielles que devrait avoir un avocat, qu’il soit turc ou non ?

Ce n’est pas tant le principe en lui-même qui importe, mais justement le fait d’avoir des principes et de les suivre sans jamais faire de compromis. Cela veut dire qu’il y a de la droiture en vous, et cela vous fait agir toujours dans la même direction, de manière prévisible. Comme cela, vous ne mentez pas ni aux autres, ni à vous-même, vous êtes réaliste, et cela fait de vous une personne équilibrée. C’est la chose la plus précieuse chez un avocat : être une personne à principes. Si je fais du bon travail, ce n’est pas pour l’argent. Si je commence à renier mes principes pour de l’argent, je vais me dire « pas la peine que je me donne du mal pour cette affaire, je ne suis pas si bien payé ». Même si je fais justice, je fais du mal à la profession.

Pouvez-vous nous raconter un souvenir inoubliable de votre enfance ?

Je peux vous en donner deux : il y a eu le jour où ma mère a décidé de vendre un veau âgé d’un an, que nous avions afin de doubler notre production de lait. Mais elle ne pouvait pas m’envoyer à l’école, je voulais y aller et elle se demandait comment m’offrir une éducation. Elle a beaucoup pleuré puis, sur les encouragements de l’un de mes oncles, elle a décidé de vendre le veau. Nous avons donc été le chercher dans le village voisin pour l’emmener en ville et le vendre ; cela a été un des moments les plus jouissifs de ma vie. L’autre souvenir : une année, en avril ou mai, le dispositif de chauffage de l’école a eu besoin de charbon. On m’a donc envoyé au sous-sol pour en chercher. Le gardien était un homme grand, mais pour un enfant il était possible de se faufiler. J’y suis allé, j’y ai vu des livres et ai pensé qu’ils allaient les brûler. J’ai donc dit : « Oncle Ali, j’ai vu des livres, peux-tu me les donner ? ». Il ma rétorqué : « Non, ils Sans titreappartiennent à l’État, on ne peut pas te les donner ». J’ai demandé ce qu’ils faisaient alors ici, après quoi il m’a invité à poser la question au directeur. Ce dernier m’a expliqué : « On ne peut pas te les donner, ils sont pour la bibliothèque ». J’ai demandé s’il y avait une bibliothèque ici et il m’a répondu qu’il n’y avait pas de place pour ça. J’ai répondu : « Si, vous avez de la place, pourquoi ne pas l’utiliser ? » Il a alors conclu que j’avais raison et, puisque je voulais lire ces livres, il m’a donné l’autorisation d’ouvrir une bibliothèque. J’avais donc une bibliothèque toute entière pour moi. J’ai sorti les livres et les ai disposés sur les étagères, j’avais les clés de la salle. Après l’école, j’y allais et je lisais Émile Zola.

Et que pensez-vous des relations entre la Turquie et l’UE ?

Disons que la Turquie est une clé qui pourrait amener la paix et la prospérité. Nous avons besoin de mains habiles pour tourner cette clé. Cela sera possible si les dirigeants de l’UE font attention. Ils peuvent provoquer un rejet de la part des Turcs, qui aujourd’hui ne sont pas très favorables à l’UE. Mais si la Turquie rentrait dans l’UE, elle pourrait résoudre beaucoup de problèmes, pour elle-même mais aussi pour le monde. Le problème actuel est un problème de démocratie.

Propos recueillis par Sara Ben Lahbib et Victoria Coste

Photos : Aramis Kalay

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