Chroniques

Mémoire

La particularité de vivre dans une nouvelle ville réside tout particulièrement dans le fait de n’entendre qu’un nuage de voix tout étranger aux oreilles. Vous l’entendez partout dans les rues, dans votre entourage, même à l’intérieur de votre maison. Aujourd’hui, je réduis, peut-être, tout changement de ville à celui d’une langue, mais c’est tout simplement parce que j’ai suivi un tel choix. Chaque quête de refonder une vie dans une nouvelle ville a coïncidé avec cette envie de chercher une autre langue que celle avec laquelle j’avais grandi.

S’il y a une deuxième différence dans toutes ces villes où j’ai consciemment choisi de vivre, ce n’est nul autre part que dans leur architecture. Malgré ce chaos qui les réunit, les deux principales villes de ma vie, Paris et Istanbul se distinguent à mes yeux dans leur identité architecturale d’une manière assez profonde.

Oui, elles reposent toutes les deux sur un patrimoine hors pair. L’héritage d’une histoire millénaire, avec les empreintes des croyances et de l’art y restent imprégnés dans des monuments impressionnants. Pourtant, si elles restent unies dans leur grandeur historique, elles s’éloignent l’une de l’autre quand on observe les quartiers où vivent les habitants, les pavés que traversent quotidiennement les gens. Là, Istanbul semble être cette femme qui ne se reconnait plus, au cours des années, dans le miroir. Epuisée, elle ne fait que chercher sa beauté de jadis qui n’existe plus. Mais Paris, malgré ses inégalités sociales qu’elle n’arrive pas à surmonter, reste cette ville qui garde une identité. Elle engendre une certaine idée de modernité qui se bâtit sur la conservation de sa tradition.

Le nom des rues s’attache aux noms qui ont vécu dans les immeubles toujours présents et qui ont écrit l’Histoire dans ces mêmes lieux. Dans de nombreuses plaquettes affichées aux murs, on rencontre des hommages dédiés aux personnalités des lettres, de l’art ou de la politique.
Plus important, dans tout Paris, à deux pas de chez soi, on observe une ultime reconnaissance. Une reconnaissance finalement construite grâce à un travail de mémoire d’un pays tout entier pour les victimes innocentes d’une barbarie…

Ancrée dans son architecture, la mémoire est ainsi présente dans cette ville. Elle y est présente comme elle ne l’est pas depuis près d’un siècle dans l’autre.
J’écris cet article un 12 mars où tout semble être suspendu.
Une conscience collective, à l’image des dizaines de milliers de femmes et d’hommes, marchant à Istanbul pour la mémoire d’un jeune de quinze ans qui ne pourra plus jamais grandir.
Le 1 avril où cet article verra le jour pour son public, le pays sera probablement dans une autre atmosphère. Sera-t-elle une simple date ou bien celle après laquelle une conscience s’approchera un pas de plus à se confronter son passé ?

Paris, Rue Malher

Ali Türek

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