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La mer Égée, un théâtre de tensions gréco-turques

L’îlot Imia, situé dans la mer Égée, a été pour la seconde fois en quelques semaines source de tension entre la Turquie et la Grèce après qu’un patrouilleur turc et un patrouilleur grec soient entrés en collision. Cet incident survenu dans la nuit du 12 au 13 février est une nouvelle occasion de tendre encore davantage les relations entre Ankara et Athènes. Ces deux rochers que forme l’îlot Imia appartiennent actuellement à la Grèce. Ils sont, rappelons-le, régulièrement disputés par les deux pays et avaient déjà failli mener à un conflit armé en 1996.

Le contentieux de la mer Égée, c’est l’ensemble des tensions entre la Turquie et la Grèce au sujet de leur souveraineté respective dans la zone. Ce conflit remonte aux années 1970 et a manqué à deux reprises de provoquer un affrontement militaire entre les deux pays en 1987 et en 1996. À la suite de ce dernier incident, les deux capitales ont choisi de détendre leurs relations en privilégiant le dialogue plutôt que l’affrontement. C’est finalement à la suite du séisme qui a secoué Istanbul en 1999 qu’Athènes a proposé son aide à son homologue turc, entrainant ainsi le réchauffement des relations entre les deux pays.

Plusieurs éléments sont au cœur des divergences entre la Turquie et la Grèce. Les désaccords sur la délimitation du plateau continental, des eaux territoriales, des espaces aériens nationaux et des zones économiques exclusives sont ainsi les principaux sujets de friction entre les deux pays. La Turquie revendique également une zone démilitarisée pour les îles grecques les plus proches de ses côtes et conteste la légitimité de la souveraineté grecque sur certains îlots, qu’elle appelle les « zones grises ». C’est notamment le cas des deux rochers d’Imia (Kardak en turc). Ces « zones grises » concernent en réalité un grand nombre d’îlots de la mer Égée. Selon les autorités turques, ils ne possèdent pas de statut international et doivent donc logiquement revenir à la République de Turquie, successeur de l’Empire ottoman. Pour les autorités grecques, ces îlots appartiennent au contraire à la Grèce en vertu du droit international et du Traité de Lausanne de 1923 qui dessina les frontières entre les deux pays.

Si le contentieux peut paraitre anecdotique, puisqu’il semble ne concerner en mer que des petits îlots qui sont pour la plupart inhabités, il ne l’est en réalité pas du tout. En effet, selon le droit maritime international, les États bordant la mer Égée possèdent une souveraineté sur les eaux territoriales de six miles, soit environ 9,5 km, depuis leurs côtes. Mathématiquement, récupérer des îlots dans la mer Égée revient à augmenter sensiblement la surface des eaux territoriales du pays. On comprend alors l’importance économique et politique de récupérer ces îlots pour la Turquie, et de les préserver pour la Grèce.

Le 7 décembre dernier, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, s’est rendu à Athènes pour une visite historique. C’était la première fois depuis 65 ans qu’un chef d’État turc se rendait officiellement en Grèce. Une initiative diplomatique à soulever malgré les tensions qui persistent entre les deux pays. La question migratoire et la réunification de Chypre ont été des sujets très discutés par les deux chefs d’État. À cela s’ajoute le dossier des officiers turcs réfugiés en Grèce. Ils sont accusés par Ankara d’avoir participé à la fomentation du coup d’État manqué de 2016 et la justice grecque refuse de les extrader vers Turquie. Pour autant, les contentieux territoriaux dans la mer Égée demeurent le point de désaccord majeur entre les deux pays. Recep Tayyep Erdoğan lui-même, avant sa visite en Grèce, dénonçait le Traité de Lausanne en estimant qu’il était « mal appliqué » et méritait donc d’être révisé. Une situation jugée « préoccupante » pour Alexis Tsipras, le Premier ministre grec.

Le « différend gréco-turc » en mer Égée révèle les difficultés de la constitution d’États-nations en Grèce et en Turquie depuis les années 1920. Les deux États ont vu régulièrement leur souveraineté nationale et territoriale redessinée et négociée au fil des années. L’État grec, plutôt sur la défensive, tente de résister à la pression turque qui cherche à imposer une renégociation du Traité de Lausanne et ainsi à tracer de nouvelles frontières gréco-turques. Ce conflit reflète finalement l’héritage d’un difficile démembrement territorial de l’Empire ottoman, incarné par la séparation des populations au nom d’un nationalisme d’État.

Pierre-François Allart

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