Politique

Meyer Habib : « La coopération sécuritaire entre la France et la Turquie est remarquable »

DSC_6057De passage à Istanbul pour y assurer une permanence parlementaire, le député Meyer Habib, représentant de la 8ème circonscription des Français de l’étranger qui inclut la Turquie, est revenu avec nous sur sa fonction, la francophonie en Turquie, les dernières élections ou encore l’étroite collaboration franco-turque en matière de sécurité régionale.

M. le député, rappelez-nous la raison de votre présence en Turquie.

Je tiens avant tout à dire que la Turquie est un pays avec une grande histoire et une très forte sensibilité. Je suis très heureux que certains malentendus entre nos deux pays sont en train de se dissiper. Nous-même Français avons commis des maladresses dans le passé, la droite comme la gauche.

Je suis député de la circonscription, donc de huit pays. Évidemment, c’est plus compliqué que pour les députés traditionnels ; des fois il y en a quatre par départements et à Paris il y en a même plus de vingt. Mon secteur géographique est le plus beau puisqu’il couvre à la fois l’Italie et le Vatican, la Turquie, Israël, la Grèce (et Chypre, Malte et Saint-Marin)… J’ai tout le berceau des civilisations avec de très grands peuples. Le symbole est immense.

C’est mon deuxième voyage en Turquie depuis mon élection en 2013. C’était une élection un peu surprise car je n’étais pas favori. J’ai fait une campagne en cinq semaines, personne ne me voyait gagner.

Vous aviez des soutiens de poids, il faut dire.

Je pense que j’avais une certaine expérience. Israël est une grande partie de la circonscription ; je connais bien le pays, je parle couramment l’hébreu, j’ai fait l’école polytechnique d’Haïfa… J’étais par le passé le vice-Président du CRIF, ce qui me donne une expérience politique au plus haut niveau. J’avais le soutien de Benyamin Netanyahu qui est un ami proche. Mais, même si ça a joué, ça ne peut pas se résumer à ça. J’étais heureux de voir que je suis arrivé premier en Turquie au second tour. C’est sur le terrain que les gens vous voient. J’essaie de rester le même avant et après. Je ne resterai pas toute ma vie député ; je viens de la société civile, je suis ingénieur de formation.

Combien de personnes représentez-vous ?

 Officiellement 150 000, officieusement 300 000. La moitié des Français ne sont pas inscrits : en Italie il y en a 100 000 mais seulement 55 000 au Consulat, en Israël il y en aurait 180 000 mais que 75 000 au Consulat, et en Turquie environ 7 000 inscrits sur peut-être 13 000 personnes.

Justement, au niveau de la composition démographique de la circonscription, la Turquie ne fait-elle pas un peu pâle figure à côté de l’Italie, et surtout d’Israël ?

Je peux vous garantir que je les considère tous comme mes électeurs ; ceux qui ont voté ou non pour moi, ceux qui sont proches de mes idées comme ceux qui le sont moins. Je suis leur député à tous. Après on n’est pas forcément d’accord sur tout : même au sein de ma famille je ne m’entends pas toujours avec ma femme ou avec mes fils. Je suis avant tout un humaniste : j’aime les hommes, qu’ils soient musulmans, juifs, catholiques, etc. Et ce ne sont pas seulement des mots : je suis à l’UDI, le parti centriste, qui correspond totalement à ma philosophie. Je devais par exemple voter la loi Macron (avant le recours au 49-3) et je suis l’un des deux seuls députés d’opposition à avoir voté la loi du pacte de responsabilité parce que je l’estimais bonne pour la France. Je ne suis pas sectaire.

Ce qui est intéressant c’est qu’il s’agit d’une élection au suffrage universel direct : une personne avec un programme, et pas des élections de listes ou de copinages. Les Français m’ont choisi. Le système est excellent, ils ont une personne qui les représente avec sa spécificité. On peut difficilement être à la fois Turc, Grec et Israélien. Par contre, le même dénominateur c’est qu’on est Français avant tout. Je représente partout la France et mes concitoyens français.

Pour en revenir à la permanence parlementaire, comment s’organise-t-elle ?

Le Consulat général envoie un mail pour dire que le député est dans la circonscription et que, de telle heure à telle heure, les Français qui le souhaitent peuvent venir le voir. Les gens viennent et on aborde des cas de retraites, de scolarités, de bourses, etc. Certains sont simplement venus pour faire ma connaissance, sans aucune doléance. C’est un contact direct. D’ailleurs, vous avez ici une équipe extraordinaire avec l’Ambassadeur et la Consul général qui ont organisé une rencontre avec les associations. J’étais ce matin au lycée Pierre Loti.

À quoi se résume l’essentiel de votre travail ?

Nous sommes élus pour essayer de représenter. Nous ne sommes pas des magiciens, nous ne sommes pas non plus des maires, les gens parfois confondent. On est là pour voter les lois en France. Je ne suis pas que le député des Franco-Turcs ou des Franco-Israéliens ou Franco-Italiens, mais un député français de la France. Une fois qu’on est élu député, notre travail principal se passe à l’Assemblée nationale. Ceci étant dit, un député a toujours une plus grande écoute, parce qu’on est des élus du peuple. C’est la valeur suprême dans la démocratie. Le peuple vous a mis à cette place.

Vous avez évoqué une visite au lycée français Pierre Loti, comment vous apparaît la francophonie en Turquie ?

C’est un sujet fondamental. Il s’agit de la France à l’étranger. Ces lycées français sont là pour faire briller la culture française, ce sont des passerelles extraordinaires entre la Turquie et la France. À ce sujet, il y a actuellement quelques sujets que nous devons traiter comme les locaux qui deviennent trop exigus ou des contrats un peu précaires. Il y a des questions très importantes de fond qui vont se résoudre

Nicolas Sarkozy était récemment en Israël pour une visite de trois jours. Il y a entre autre rencontré Valérie Hoffenberg, votre principale rivale aux dernières élections. Avez-vous de bons rapports avec elle ?

Pas trop. Je n’ai pas beaucoup de rapports avec elle. C’est plus facile pour moi parce que j’ai gagné. Ce n’est pas vraiment important comme sujet. Elle a été candidate, j’ai gagné. C’est ça la démocratie, il y a forcément un gagnant.

La Turquie et Israël figurant toutes les deux dans votre circonscription, comment voyez-vous l’évolution des relations entre les deux pays ? On sait qu’il n’y a pas si longtemps ils étaient très proches et que la Turquie était la première destination touristique des Israéliens.

Les Israéliens adorent les Turcs et adorent la Turquie. Ca c’est certain. Pour bien les connaître, je peux vous garantir que ça n’a pas changé. La Turquie est un grand pays qui a une histoire fabuleuse, et avec un destin magnifique. Pour vous parler dans un langage moins diplomatique, il y a eu quelques incompréhensions du président turc, qui était à l’époque Premier ministre, en particulier depuis cette histoire du Mavi Marmara, du soutien à Gaza et à un mouvement qui est quand même sur la liste des organisations terroristes et qui s’appelle le Hamas. Je ne parle pas évidemment au nom des Israéliens, je suis député français, mais je suis très attaché à l’idée d’essayer de faire quelque chose pour que les relations entre la Turquie et les Israéliens soient les meilleures qui soient. C’est important pour les Turcs, pour les Israéliens, pour la France, pour l’Europe et pour la stabilité de la région.

Justement, dans la crise régionale que nous connaissons actuellement avec l’État islamique, n’est-il pas important que l’Iran fasse également partie des interlocuteurs ?

Je suis pour un accord avec l’Iran demain, à titre personnel. Mais l’Iran est pour moi le plus grand danger de la région. Car si l’Iran est nucléaire, la Turquie voudra être nucléaire, comme l’Egypte ou l’Arabie saoudite. Il y aura une course au nucléaire. Il faut absolument obtenir un accord avec l’Iran, tout le monde veut éviter une guerre. Mais, pour arriver à un accord, il faut à mon sens une seule condition : l’Iran ne doit pas avoir le nucléaire militaire. C’est un pays avec des réserves énergétiques infinies, qu’on ne me raconte pas qu’il a besoin d’énergie nucléaire. Il a essayé de rouler la communauté internationale depuis des années avec un programme non-déclaré de nucléaire militaire. l’Iran soutient le Hezbollah, il a commis des attentats terroristes sur la communauté juive en Argentine à la fin des années 90.

Mais tout le monde veut un accord avec l’Iran, qui est aussi un grand pays. Mais je crains que les Américains sont en train de céder en acceptant un très mauvais accord qui peut avoir des conséquences catastrophiques pour la région.

Mais le Pakistan et l’Inde possèdent tous les deux l’arme nucléaire, ils ne se sont pas fait la guerre pour autant…

C’est une bonne comparaison. Je ne dis pas que si jamais l’Iran venait à avoir le nucléaire demain, elle s’en servirait. Mais, en tout cas, ils répètent aujourd’hui qu’ils veulent rayer Israël de la carte. Si vous me demandez aujourd’hui si j’avais voulu que le Pakistan ou l’Inde ait l’arme nucléaire, j’aurais dit non. À posteriori, ça aurait été mieux qu’aucun pays au monde ne l’ait. Il faut un accord avec l’Iran qui fasse en sorte qu’elle n’obtienne pas le nucléaire militaire et qui impose des visites sur les sites (militaires).

Bref, tout le monde veut un accord avec l’Iran. Il en faut un. Mais, plus qu’une absence d’accord, le pire serait demain qu’il y ait un mauvais accord. Les Israéliens, que je connais bien, ne laisseront jamais l’Iran avoir le nucléaire et je crains dans ce cas qu’on pourrait avoir un embrasement total, on est tout près. Il y a une seule chose pas compliquée : pas de nucléaire militaire.

Retour en Turquie : que vous inspirent les résultats des dernières élections ?

D’abord la Turquie est un État démocratique. Ces résultats ont montré qu’il y avait pour moi deux choses importantes pour toute démocratie : une vraie alternance et le fait que les résultats ne soient pas connus d’avance. Manifestement il y a eu des surprises. La Turquie a donné une leçon. S’il y avait des gens qui en doutaient, elle a prouvé qu’elle pouvait avoir des élections qui se sont passées dans un bon esprit, avec une très forte participation, et sans fraudes massives. Ces résultats ont prouvé que c’était un scrutin vivant et pas joué d’avance. Sans faire allusion à qui que ce soit, il est toujours bon qu’aucun leader, de quelque parti que ce soit, ne pense qu’il est là pour l’éternité. L’alternance est une chose excellente car elle permet de se remettre en question, de s’améliorer. Au final, c’est toujours les électeurs qui ont raison.

Après, je ne suis pas citoyen turc mais député français ; je ne me permettrai évidemment pas d’émettre une préférence sur une vote démocratique.

Voulez-vous ajouter quelque chose ?

Aujourd’hui, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, la qualité des relations, et en particulier la coopération sécuritaire, entre la France et la Turquie est, dans le contexte tendu actuel, remarquable. Comme vous le savez 1800 djihadistes français transitent par la Turquie. Je tiens vraiment à dire que les Turcs sont remarquables dans la coopération sécuritaire ; il n’y a pas l’ombre d’une ambiguïté, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent en France.

Pour être tout à fait franc, je pense qu’il est important que l’Union européenne conserve un partenariat privilégié avec la Turquie, de garder des relations développées au niveau sécuritaire, culturel ou autre. En France il y a près de 600 000 Turcs. C’est une immense et une magnifique communauté.

Propos recueillis par Alexandre De Grauwe-Joignon

 

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