Culture

Mireille Sadège : témoin d’une décennie de l’Histoire

Au cours des dix dernières années, l’Union européenne n’a cessé d’être mise à l’épreuve. D’un point de vue économique, la crise financière de 2007-2008 et l’accumulation des dettes l’ont plongée dans une situation économique critique, multipliant les désaccords entre les pays membres. D’un point de vue géopolitique, la Russie a endossé le rôle de voisin menaçant, ce qui nous ferait presque oublier les nombreuses tensions qui ont continuellement agité l’Union et ses voisins depuis dix ans, notamment autour de la question grecque.

En tant que pays candidat à l’entrée dans l’UE, poids économique grandissant et acteur majeur des relations avec l’Asie et le Moyen-Orient, la Turquie a occupé une place de choix dans ce grand jeu géopolitique.

sadege_temoin_decennie_histoireAvec Témoin d’une décennie de l’histoire – compilation d’articles et éditoriaux parus entre avril 2005 et octobre 2014 dans Aujourd’hui la Turquie, l’unique journal francophone de Turquie – Mireille Sadége retrace le chemin parcouru avec son œil de française turcophile. Journaliste et chercheur, docteur en Histoire des relations internationales, Mireille Sadège est rédactrice en chef du journal, basé à Istanbul, et qui se veut, selon ses propres mots, « un pont entre la France et la Turquie ». Elle y signe chaque mois un éditorial et publie régulièrement des articles concernant les relations franco-turques, la place de la Turquie dans les questions de l’Union européenne et le lien transatlantique.

Souvenez-vous en 2005 : la Turquie était dirigée par Recep Tayyip Erdoğan, la France par Jacques Chirac ; les négociations pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne débutaient tout juste ; la Bulgarie, la Roumanie et la Croatie n’étaient pas membres de l’Union Européenne ; la France avait encore son triple A et sa place de cinquième puissance mondiale, et peu voyaient en la Turquie une puissance économique montante.

Depuis, tout a changé. Avec ses phrases courtes et précises, Mireille Sadège nous offre la possibilité de suivre comme des feuilletons les différentes problématiques marquantes de l’histoire européenne récente : entrée de la Turquie dans l’UE, évolution de l’OTAN et de la Politique européenne de Défense, politique énergétique, lien transatlantique et bien sûr évolution des relations franco-turques. De temps à autre, quelques explications sont justement introduites et rendent la lecture plus claire et agréable pour les Français et les francophones. Cependant, c’est de son point de vue original que le livre tire sa force. En tant que Française résidant en Turquie, l’auteur fait de son lecteur le témoin privilégié d’une vision turco-centrée des affaires européennes. C’est ainsi que nous assistons au fil des pages à une déception de plus en plus affirmée des Turcs vis-à-vis de l’attitude française sur la question de l’intégration de la Turquie à l’UE : « Depuis toujours la France fait rêver les Turcs. (…) Actuellement, la France ne fait plus rêver les Turcs, bien au contraire. L’évocation de ce pays suscite désormais une réaction de déception et d’incompréhension. Un récent sondage a révélé que les jeunes universitaires considèrent la France comme un obstacle à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Ainsi, dans mes rencontres avec les Turcs, j’entends de plus en plus : « Les Français ne veulent pas de nous en Europe. » » (P. 36). Données comme des témoignages, ces précieuses informations permettent aux Turcs et aux Français de mieux se comprendre. En fin de compte, si les divergences des deux pays sont mises en valeur, l’ouvrage montre très bien que la France et la Turquie ont un point commun de taille : ce sont des pays complexes, chargés d’histoire, aux réactions souvent contradictoires, mais passionnés et passionnants.

Ce livre est fait pour tous les curieux des relations France-Turquie et des problématiques européennes. Il est une chance, notamment pour les jeunes, de se remettre à niveau et d’acquérir une vision globale des relations économiques et diplomatiques des dix dernières années liées à l’Union européenne et à la Turquie, pour mieux comprendre la société actuelle. Nul doute que toutes ces problématiques ont encore de beaux jours devant elles car « entre la France et la Turquie, ce sont des siècles d’Histoire qui sont derrière nous et des siècles d’Histoire qui sont devant nous » (Bernard Emié, ambassadeur de France en Turquie de 2007 à 2011, p. 77).

Noémie Allart

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