Economie, International, Politique

Le monde n’est pas le Texas

Donald Trump a déclaré une guerre économique par un tweet qui annonçait le doublement des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium turcs ; une décision qui va à l’encontre des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le 10 août, nous étions confrontés à la chute brutale et immédiate de la livre turque.

Donald Trump veut libérer le pasteur américain Andrew Brunson, soupçonné d’être un espion en contact avec l’organisation terroriste de Fethullah Gülen (FETÖ) et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Cela n’est pas sans lien avec les élections américaines de novembre prochain. Ces élections de mi-mandat représentent un enjeu politique majeur puisque le Sénat pourrait alors basculer en faveur des Démocrates (ils sont actuellement 49, face à 51 Républicains), ce qui représenterait un revers important pour le cowboy du Texas qui verrait ses pouvoirs entravés sur un certain nombre de sujets majeurs concernant les Américains, mais aussi sa politique internationale – dossier climatique, échanges commerciaux, Proche-Orient.

La Turquie n’est pas la seule à avoir à faire face au tempérament tumultueux et peu judicieux du président américain qui a décrété unilatéralement la mise en place d’embargos, de taxes et des augmentations des droits des douanes à l’encontre de la Russie, de l’Iran et de plusieurs autres pays, y compris européens.

Par ailleurs, un haut fonctionnaire d’une grande banque d’État turc, Hakan Atilla, est actuellement en prison aux États-Unis sans raison. Il a été incarcéré alors qu’il était en mission officielle pour évoquer les affaires commerciales avec les banques américaines. La Turquie exige la libération de cet homme qui était un simple haut fonctionnaire défendant les intérêts de son pays et de la banque où il travaillait.

Donc, l’échec des pourparlers entre Washington et Ankara concernant la libération de M. Brunson et de M. Hakan Atilla, début août, a précipité les réactions américaines à l’origine des derniers développements. Les États-Unis veulent encore une fois résoudre les problèmes unilatéralement, comme Washington l’a fait récemment avec l’embargo déclaré contre l’Iran. En effet, le 8 mai dernier, face aux caméras, Donald Trump, dans le Bureau ovale, a annulé d’une signature grandiloquente l’accord international sur le nucléaire iranien (PAGC). Signé avec l’Iran le 14 juillet 2015 pour 12 ans, il était le résultat de négociations diplomatiques multilatérales comprenant l’ONU et l’Union européenne (UE).

La politique, en réalité, c’est l’art d’assurer ses intérêts nationaux. L’intérêt national est le fondement même de la politique extérieure. Ce n’est donc pas un jeu et encore moins un de ces westerns des années 1970.

Faut-il privilégier une amitié qui s’est consolidée au fil des années avec un pays stratégique comme la Turquie ou faut-il prendre le risque de la détériorer ? Les États-Unis n’ont sûrement pas intérêt à opter pour cette seconde option alors que de nouveaux acteurs mondiaux se renforcent. Il s’agit de la Chine, de la Russie qui se relèvent, mais aussi de l’Union européenne qui, malgré certaines faiblesses, représente l’économie la plus importante du monde.

Comme le président Recep Tayyip Erdoğan l’a souligné à plusieurs reprises, la Turquie a été d’une importance cruciale pour le bloc de l’ouest durant la guerre froide. Membre de l’OTAN, la Turquie est un allié incontournable des pays occidentaux et a toujours rempli sa mission avec fidélité tout en prenant des risques considérables.

Malgré les différents embargos qui ont suivi la lettre de Johnson en 1964, à la suite de la question chypriote, la Turquie a réussi à sortir de l’ornière en faisant en sorte de contenir les problèmes. Mais Ankara n’a pas oublié l’embargo qui lui fut imposé entre 1975 et1978 par les États-Unis, son « allié et partenaire », ni la lettre de Johnson datée du 13 février 1964.

L’intervention à Chypre en 1974 fut un tournant pour la Turquie, car, après cette intervention qu’elle jugeait fondée, la Turquie a remis en question son alliance avec l’Occident.

La Turquie a toujours agi comme un pays occidental et, même pendant les coups d’État de 1960 et 1980, elle est retournée à la démocratie sans détériorer ses relations stratégiques en raison de la guerre froide et de la position américaine.

La Turquie a donné aussi une grande importance à la lutte contre le terrorisme aux côtés des États-Unis et de l’Europe de l’Ouest. Elle en a fait de même quant à ses relations avec l’UE dans les années 1990 et 2000.

Le 5 février 1975, l’embargo militaire américain sur les ventes d’armes, qui devait durer trois ans, prenait effet. Néanmoins, cet embargo fut une réaction peu raisonnable de la part États-Unis après avoir levé l’interdiction de la plantation de pavot et de l’utilisation des armes américaines dans le Mouvement de paix à Chypre (Kıbrıs Barış Harekatı).

La situation stratégique de la Turquie est d’une extrême importance. Les États-Unis ne doivent pas renoncer à la Turquie, et il en est de même pour la Turquie. Il est vrai que les États-Unis tentent de remplir le vide stratégique créé par le gel des relations avec la Turquie en se rabattant sur la Bulgarie et la Roumanie. Malgré tout, personne ne peut sous-estimer la position de la Turquie, que ce soit dans le Caucase, en Asie centrale, dans les Balkans ou au Moyen-Orient. Il est futile de chercher des solutions de remplacement.

La Turquie est liée à l’Europe et aux États-Unis, mais elle ne peut pas rester indifférente face à ses voisins que sont la Russie et l’Iran. Elle a les moyens de constituer des alliances privilégiées avec les pays de l’Eurasie et peut donc se permettre de ne pas suivre les embargos décrétés par des tweets rageux ou par des déclarations médiatisées pour gagner des élections.

Les États-Unis ont d’autres inquiétudes. L’accord sur le troc de marchandises à la place des échanges effectués en dollars, prévu dans l’accord commercial conclu entre la Turquie, la Russie et l’Iran, fait trembler les États-Unis. De tels revirements peuvent constituer un exemple pour les autres pays du monde.

Désormais, l’Europe devrait jouer un grand rôle dans la résolution de cette guerre économique déclarée sans raison par les États-Unis. Si l’on se penche sur les problèmes qui se posent, nous pouvons constater que, dans cette guerre, l’Europe sortira aussi en grande perdante. Il ne faut pas obéir aux ordonnances non légales de l’Administration de Trump, un homme qui ne connait aucune limite.

À la suite de la montée artificielle des cours de la devise, la Turquie a pris certaines mesures pertinentes qui ont permis de ralentir l’augmentation de la demande du dollar. Le président Erdoğan a déclaré aujourd’hui, lors d’une réunion publique organisée à Ankara par SETA dans le cadre de 16e anniversaire de l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP), que les mesures nécessaires seront prises contre cette attaque économique, et, si nécessaire, qu’ils appliqueront aussi des sanctions à l’encontre des produits électroniques américains.

Quant aux difficultés techniques concernant les négociations, nous sommes persuadés qu’aucune n’est insurmontable. Seulement, les États-Unis devraient respecter les lois internationales et l’indépendance de la Turquie et d’autres pays souverains.

Dr. Hüseyin Latif

 

 

1 Comment

  1. constant

    vous aussi au pied du dictateur dommage

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