Politique

Mort de Tahsin Şahinkaya, dernier leader du Coup d’Etat de 1980

Le jeudi 9 juillet dernier, le général Tahsin Şahinkaya s’est éteint à l’âge de 90 ans à l’hôpital de l’académie de médecine militaire Haydarpaşa d’Istanbul. Condamné l’année dernière à la prison à perpétuité pour sa participation au coup d’Etat de 1980, il était le dernier des cinq putschistes encore en vie. Avec sa disparition, c’est le spectre du « coup du 12 septembre » qui s’estompe encore un peu plus.

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Né en 1925 à Merzifon, Tahsin Şahinkaya sort de l’école militaire en 1943 et devient officier dans l’armée de l’air en 1957. Il gravit les échelons de la hiérarchie militaire au cours des années 1960 et 1970, deux décennies très tourmentées en Turquie, marquées notamment par le coup d’Etat du 27 mai 1960 qui interrompt subitement la mise en place d’un système démocratique en Turquie après la fin du régime de parti unique en 1950. En 1977, il accède au plus haut grade, celui de général d’armée. Nommé commandant de l’armée de l’air en 1978, c’est en cette qualité qu’il va prendre part à la conquête du pouvoir en 1980.

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La junte de 1980 au complet. De gauche à droite : Sedat Celasun, Tahsin Şahinkaya, Kenan Evren, Nurettin Ersin et Nejat Tümer.

A la différence de son précédent de 1960, le putsch du 12 septembre 1980 (plus couramment désigné en Turquie sous le nom de « coup du 12 septembre », 12 Eylül darbesi) est l’œuvre du haut commandement militaire et non d’officiers supérieurs et subalternes. Les commandants en chef des trois armées (terre, mer, air) et de la gendarmerie instaurent une junte militaire dirigée par le chef d’état-major Kenan Evren. Ils prennent alors des mesures radicales pour rétablir l’ordre public et la paix civile dans un contexte d’affrontements violents entre militants de gauche et de droite : le Parlement est fermé, les partis politiques sont bannis, le droit de grève est suspendu, la plupart des journaux sont frappés par la censure ou fortement incités à s’autocensurer et même le port de la moustache est interdit pour les fonctionnaires masculins, tout comme le port du pantalon pour leurs homologues féminines.

La Junte a durablement marqué la vie politique turque en adoptant en 1982 une nouvelle Constitution, remplaçant celle issue du coup de 1960, et instaurant une « démocratie sous surveillance » selon les termes du professeur Ahmet Insel (Turquie 1984 : démocratie sous surveillance, Etat du monde 1984, La découverte). Souvent amendée mais toujours en vigueur, elle est au centre des projets du parti actuellement au pouvoir.

Suite aux retours aux urnes le 6 novembre 1983, Tahsin Şahinkaya démissionne de son poste de commandant de l’armée de l’air le 6 décembre, tout comme ses homologues de l’armée de terre (Sedat Celasun) et de la marine (Nejat Tümer). Retiré de la vie politique, Tahsin Şahinkaya aurait joui d’une retraite paisible grâce à une fortune considérable de 20 milliards de dollars provenant de la vente d’avions de chasse F-16 en 1980. Si bien que le Time Magazine le plaçait en 1986 dans sa liste des 50 généraux les plus riches du monde, selon l’agence de presse Anadolu.

Mais ses actions politiques le rattrapent finalement en 2012 avec l’ouverture d’un procès visant les auteurs du coup d’Etat de 1980. Une action en justice rendue possible par l’adoption via referendum, en 2010, d’un amendement constitutionnel abrogeant l’article 15 de la Constitution de 1982 qui amnistiait les putschistes. En pratique, comme trois des membres de la Junte étaient décédés avant son ouverture le 4 avril 2012 (Sedat Celasun en 1998, Nurettin Ersin en 2005 et Nejat Tümer en 2011), seuls Tahsin Şahinkaya et Kenan Evren ont été traduits devant la 10ème Cour d’assises d’Ankara. Reconnus coupables « d’atteinte au bon fonctionnement de l’Etat » en vertu de l’article 146 du code pénal, ils ont été condamnés à la prison à perpétuité le 18 juin 2014.

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Les hommages de la nation avaient été rendus à Kenan Evren le 9 mai dernier.

Si les hommages de la nation avaient été rendus à Kenan Evren le 9 mai dernier en raison de son passé de 7e Président de la République turque entre 1982 et 1989, des citoyens avaient fait savoir leur mécontentement sur les réseaux sociaux en reprenant le hashtag #KötüBilirdik. Signifiant « nous gardons le souvenir d’une mauvaise personne », ce mot d’ordre détournait ainsi la phrase consacrée « Iyi bilirdik », c’est-à-dire « nous en gardons le souvenir d’une bonne personne », traditionnellement prononcée lors de la cérémonie religieuse en Turquie. La disparition de Tahsin Şahinkaya ne semble pas soulever une telle passion nationale.

Damien Lannaud

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