Culture

Nedim Gürsel fête ses 50 ans d’écriture

Nedim Gürsel, figure emblématique de la littérature turque contemporaine, auteur d’une quarantaine de romans, nouvelles, essais et récits de voyage, a passé la majeure partie de sa vie à Paris. Il est l’un de ces hommes de culture ayant établi un pont entre la Turquie et la France.img_7713Pour lui rendre hommage, plusieurs figures du monde littéraire turc et français étaient réunies hier à l’Institut Français autour d’Ahmet Sosyal : Marc Semo, correspondant diplomatique au quotidien Le Monde, Seza Yılancıoğlu, enseignante à l’Université de Galatasaray et Denis Guillaume, l’éditeur et grand ami de l’écrivain.

En guise de prélude à la soirée, le comédien Fehmi Karaarslan a lu quelques passages de deux romans phares de l’auteur : « Le Roman du conquérant » et « Le fils du capitaine », son tout dernier livre, avant que les intervenants n’évoquent l’homme et son œuvre.

Nedim Gürsel a débuté sa carrière d’écrivain à l’âge de 15 ans, alors qu’il était encore écolier à Galatasaray, par un article publié dans la revue Yeni Ufuklar en 1966, manifestant déjà une grande maîtrise de l’écriture. Puis il est parti étudier la littérature française et la littérature comparée à l’Université de La Sorbonne et a consacré sa thèse à Aragon et Nazim Hikmet.

Par la suite, il écrit des nouvelles, puis des essais, mais aussi des récits de voyage évoquant bien sûr Paris et Istanbul et enfin de nombreux romans primés.

Une fascination pour l’Histoire

Selon Marc Sémo, chez les bons écrivains, l’écriture est prémonition et c’est bien le cas pour Nedim Gürsel. Ainsi, son premier récit de voyage : « Un long été à Istanbul », évoquant la répression et la proximité de la mort pour sa génération après le coup d’État militaire de 1971, est publié en 1980, au moment du second coup d’État. À l’époque, optimiste, l’écrivain pensait pouvoir changer le monde par la littérature.

Nedim Gürsel évoque souvent l’autoritarisme en Turquie, difficulté fondamentale et constante dans l’Histoire. Il s’interroge beaucoup sur la situation de son pays natal et se fait le porte-parole des émigrés.

L’écrivain est fasciné par les grandes villes telles que Paris, Istanbul, mais aussi Moscou ou Berlin, comme l’illustre son livre « L’Ange Rouge », à travers lequel l’auteur évoque longuement Berlin avant et après la chute du mur.

Bien qu’ayant passé la majeure partie de sa vie en France, Nedim Gürsel n’a jamais cessé d’écrire en turc, comme pour se retirer. En effet, l’écriture est un acte d’isolement et le recours à la langue turque représente « la cave » où l’écrivain se retire. Écrire en français le sortirait de cette solitude.

Un nomade littéraire au carrefour de différentes cultures …

nedimgursel4Seza Yılancıoğlu a rappelé combien l’écrivain avait navigué toute sa vie entre deux eaux : la langue turque et la langue française. L’écrivain est à la fois profondément attiré par la langue et la littérature française grâce à son père, professeur de français, qui meurt lorsqu’il n’a que 11 ans et la langue turque transmise par sa mère, traductrice, qui accordait une grande importance à la parfaite maîtrise de la langue.

C’est pour continuer le travail inachevé de son père qu’il écrit en français. Ainsi « la langue turque est pour lui une obsession tandis que la langue française est un devoir ».

À Paris, il goûte au multiculturalisme. Son œuvre très éclectique, traitant aussi bien du voyage et de l’errance, que du soufisme ou de la figure maternelle, illustre bien cette vie entre deux langues et deux cultures.

Mais aussi nomade dans le temps

Denis Guillaume, l’éditeur et grand ami de Nedim Gürsel, s’est quant à lui attaché à cerner la polymorphie de l’écrivain en mettant en relief son rapport intime au temps.

La thématique du temps volé, l’obsession de le rattraper et de se le réapproprier, par le rêve et la littérature est une constante dans l’œuvre de Nedim Gürsel, qui avance résolument vers l’avenir, mais se nourrit des souvenirs du passé pour avancer.

Tout commence chez l’écrivain par un passé douloureux après la perte de son père : « Mon cœur est le pays des tombes » et se poursuit par l’exil, à la fois mode de vie et source de créativité. Cet exil est d’abord forcé, puisque l’écrivain arrive à Paris à l’âge de vingt ans en raison du coup d’État de 1980, puis il deviendra volontaire.

Nedim Gürsel est conscient qu’il faut sans cesse savoir quitter pour réactualiser la souffrance et la transformer. Bien que la tentation de fuir dans la nostalgie et de se complaire dans le passé avec passivité soit constante, l’écrivain, combattif, a su devenir maître du temps.

« Le soupir du turc assis entre deux chaises »

C’est Nedim Gürsel lui-même qui a conclu cette soirée, en quelques mots, sur le thème de l’exil et l’écriture :

« À vrai dire, je n’habite pas une ville ou un pays, mais deux langues. Je me retrouve entre deux langues, comme on peut être assis entre deux chaises. Cette double appartenance n’est pas facile à vivre. Le turc est ma cave, où je suis dans l’écriture comme le noyau dans le fruit. J’écris donc dans ma langue maternelle, et cela me rassure. Pourtant, je suis traversé dans ma vie quotidienne par la langue française, qui me hante. Parfois, elle parvient à briser les murs de ma cave et déclenche dans mon écriture un mécanisme irréversible, une sorte de déchirure. Je n’arrive plus à maîtriser les règles de ma langue. Je veux dire par là que la langue française, ce lieu d’exil par excellence, commence à structurer mes phrases, qu’elle bouleverse ma syntaxe, alors que je continue d’écrire en turc. Ainsi, je reste accroché aux mots de mon enfance que la pratique quotidienne du français libère en moi, pour résister au flot de l’actualité. »

Enfin, dans cette période difficile pour la Turquie, l’écrivain a conclu par un message à l’intention de ses amis écrivains et journalistes en prison ou en exil.

Sabine Schwartzmann

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