Sport, Tennis

Nous n’irons pas à Roland Garros

Pour la première année depuis longtemps nous ne couvrirons pas le tournoi du Grand Chelem. Par souci de snobisme ou motivés par de réelles raisons ? Roland Garros tout comme d’autres événements de cette ampleur sont cette année boudés. Des quelques mondanités, en passant par les conditions d’assises sur les courts, aux divers prix exorbitants lors du tournoi, jusqu’au manque de pluralité des joueurs, voici pourquoi.

Aussi attendue que les prochaines élections présidentielles, chaque année l’arrivée du tournoi de Roland Garros annonce l’été et le début de beaux moments sportifs. Parce qu’un tournoi du Grand Chelem se joue à Paris au cœur de la Porte d’Auteuil, les inconditionnels ne manquent pas à l’appel. Et pourtant, il en faut des sacrifices pour oser franchir le seuil des cours de tennis.

Avant même le début du tournoi, la chasse aux œufs ou plutôt aux trèfles à quatre feuilles est ouverte. Relevant du miracle, trouver des places sur les cours centraux est à la limite de l’exploit. Pistonnés ou dépensiers, à chacun sa méthode. Pour les plus malins, ce n’est pas l’amour du sport qui les motive, mais plutôt l’amour du gain, frôlant ainsi l’indécence quant aux prix des places. Si certains prix devraient avoir une place dans les enchères des commissaires priseurs de Drouot ou de Sotheby’s, d’autres feraient presque augmenter le cours de la Bourse.

À vos rackets, prêts ? Dépensez !

Roland Garros est désormais réservé aux riches, voire aux très riches. Faire un choix entre ses vacances au Cap d’Agde et la finale du tournoi sur le central est un dilemme cornélien dont on se serait bien passé. Pourtant à l’intérieur même des allées, les inégalités sociales se font sentir. Entre ceux qui ont payé pour les arpenter seulement, ceux qui n’ont que le privilège d’assister à des matchs sur des cours annexes dont leurs places ont été achetées des mois auparavant ou encore ceux qui ont la chance, devenue beaucoup trop rare, d’assister aux grands matchs sur les courts Suzanne Lenglen et le Central.

Comble du mépris, les visiteurs les moins privilégiés ont « l’opportunité » de pouvoir visionner les matchs les plus importants sur un grand écran installé à l’entrée de Roland Garros et en face des cours centraux. Rien de plus frustrant que d’entendre la clameur des spectateurs sur le cours à côté sans pouvoir y assister. À ce prix-là, il vaut mieux rester chez soi !

Mais la plus grande supercherie réside au sein même du court central. En effet, si l’on connaissait la distinction et la séparation des classes dans les avions ou encore dans les stades de football, à Roland Garros c’est évidemment particulier. Jamais on n’avait vu un si grand décalage assumé et même revendiqué.

Si le tennis et le sport en lui même sert à rassembler des spectateurs avec une même passion, pourquoi est-il nécessaire de séparer le public distinctement ? Parce que sans doute tous les spectateurs n’ont pas les mêmes motivations lorsqu’ils viennent assister à des matchs à Roland Garros.

Et pour cause, si Molière en avait parlé à l’époque, le placement du public est effectivement aujourd’hui toujours révélateur de la catégorie sociale à laquelle on appartient. Si l’on observe bien, il serait même possible de faire une analyse sociologique digne de Bourdieu.

Ainsi, plus on monte dans les gradins, plus l’échelle sociale s’appauvrit.

Tout en bas, face aux joueurs, les loges achetées en général par les grandes entreprises où trônent fièrement les noms de Alain Afflelou ou encore BNP Paribas, sont réservées en semaine aux salariés chanceux et puis le week-end aux amis d’amis qui connaissent l’ami du voisin du meilleur ami de Pierre, Paul, Jacques. Un florilège de copinage où le Graal est évidemment d’installer son arrière-train sur ces sièges on ne peut plus inconfortables où l’on risque d’attraper à tout moment une insolation. Qu’importe, ils penseront que la caméra de France télévision et d’Eurosport n’auront d’yeux que pour eux, pour aller frimer devant leurs collègues lundi matin devant la photocopieuse.

Reconnaissables par leurs panama blanc entouré d’un magnifique ruban orange, acheté une fortune à la boutique officielle ou dans le meilleur des cas offerts par leur comité d’entreprise, la rangée d’au-dessus laisse deviner qu’il s’agit des loges présidentielles où les stars et autres dirigeants du CAC 40 se côtoient, s’ils ne sont pas dans les salons privés à boire leur petit café.

Des gradins où se confondent mondains, journalistes, familles de joueurs et autres invités de marque.

Néanmoins, au fur et à mesure que l’on lève la tête, on se demande d’où viennent toute cette clameur et cette ambiance si chaleureuse. Le vrai public, les vrais fans de tennis sont eux assis tout en haut, observant leurs idoles jouer et admirant avec une vue en plongée imprenable, la classe huppée.

Un tournoi à deux vitesses

Lorsque sonne l’heure du déjeuner, les plus dégourdis ont apporté leurs vivres pendant que d’autres dépensent au food truck 8 euros pour un minuscule sandwich, qui leur laissera le ventre creux au bout de quelques heures. Là encore les inégalités font rage au sein de Roland Garros, pendant que certains dépensent un peu trop au milieu d’une foule immense, peinant à se déplacer, d’autres au contraire se délectent dans les salons privés avec des mets exquis.

Malgré les inégalités, Roland Garros révèle de nombreux mauvais côtés. Ainsi, si vous êtes un spectateur lambda, alors vous ne serez pas autorisé à avoir une file plus rapide qui vous est réservée, vous serez obligé de patienter sous le caniar de nombreuses heures, avant d’être contraint d’avoir droit à des fouilles de sécurité beaucoup plus poussées.

Mais là est l’erreur de Roland Garros, puisque les invités et autres personnalités ne représentent pas grand-chose en terme de chiffre d’affaires comparé aux spectateurs ayant dépensé une véritable petite fortune. Au lieu de se préoccuper de ses invités prestigieux, le tournoi ferait mieux de s’occuper plus convenablement de ses visiteurs qui reviennent et dépensent chaque année.

À chacun son entrée à Roland Garros, les spectateurs ont une file immense, les journalistes un passe-droit, narguant ainsi chacun, et les invités de marque ont d’autres portes d’accès. Personne ne se croise, personne ne se regarde, ni se parle, avant même l’entrée, tout est fait et contrôlé pour que chacun se sente délicieusement lové dans son rang social.

Impossible également d’approcher les joueurs, tels des joyaux de la couronne royale britannique, ces derniers sont protégés et couvés pour que personne ne les approche. Cependant, la pluralité des joueurs manque cruellement, délaissant ainsi la nouveauté. En effet, fini le suspens, les battements de cœur, et la chair de poule, la finalité des matchs est connue de tous. Les mêmes têtes de séries ne surprennent plus personne, le gagnant du tournoi est même prévisible des mois auparavant.

Si Roland Garros est le terrain de prédilection des marques et autres sponsors, le meilleur moyen d’apprécier et de regarder les matchs reste chez soi devant sa télé où chacun peut se délecter des matchs. De surcroît, Roland Garros ferait mieux de prendre la balle au bond au lieu de se la renvoyer et ainsi éviter un échec et match.

Charlotte Lelouch

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