Art, Découverte, Société

Nisan Yetkin, une artiste engagée

La réalisatrice et illustratrice turque Nisan Yetkin semble être née avec un crayon à la main. Après des études à l’Université de York, au Royaume-Uni, cette artiste engagée a récemment coproduit deux courts-métrages au succès retentissant : « Spit It Out », diffusé par BBC Scotland, et « I Don’t Want To Call It Home », soutenu par le Scottish Documentary Institute et présenté au Festival international du film d’Édimbourg avant d’émouvoir les cinéphiles lors du Festival du film britannique de Dinard. Aujourd’hui la Turquie a eu le plaisir de s’entretenir avec cette dernière dont la parole est on ne peut plus précieuse.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?  

Je dessinais avant même d’apprendre à lire. Cependant, c’est une BD qui a transformé ma vision du monde : Maus, d’Art Spiegelman. Je l’ai découverte alors que je n’avais que dix ans, et ce fut une révélation. Des lignes simples et une histoire puissante peuvent vous électriser. J’ai toujours désiré être caricaturiste, animatrice ou bien auteure de BD, mais j’avais une autre passion dont j’ai voulu faire le fondement de ma pratique artistique : l’histoire. Faire le bond entre la formation académique en histoire et les arts visuels, domaine où je suis autodidacte, m’a semblé intimidant au début, mais je suis heureuse de l’avoir fait.

Ainsi, après avoir fini mes études au Lycée Charles de Gaulle à Ankara, j’ai eu l’occasion d’étudier dans le système britannique qui propose, je pense, davantage de pratique dans le domaine académique. Si j’aime la netteté qu’offre le système anglais, je pense m’être orientée vers l’Université de York, car elle dispose d’un très bon département dans ma discipline, mais aussi parce que les conditions d’études étaient mieux, à mon avis, qu’en France.

Vous avez coproduit « Spit It Out », un court-métrage sur le processus de rétablissement à la suite d’un traumatisme causé par une agression sexuelle. Comment choisissez-vous vos sujets et d’où vous vient l’inspiration ?

J’aime aborder des sujets difficiles de la manière la plus artistique, touchante et respectueuse possible. Pour moi, c’est un exercice intellectuel, une thérapie, et un voyage dans la condition humaine.

Pour le documentaire « Spit It Out », l’idée appartient à sa réalisatrice Léa Luiz de Oliveira qui est une amie et avec qui je continue à travailler. La séquence animée que j’ai créée portait sur l’une des parties les plus difficiles à mettre en scène : l’attaque et les sentiments qui en découlent. J’ai voulu contribuer à ce projet parce que le viol est l’un des crimes les plus ignobles que l’on peut commettre, et je voulais le dénoncer. Mon objectif était de montrer que ce ne sont pas que des monstres qui perpétuent des attaques sexuelles, ce sont aussi des gens « normaux » qui refusent de prendre en compte l’idée de consentement. J’ai voulu que ces gens-là réalisent à quel point ils font du mal, et bien sûr, j’ai voulu que les victimes de ces situations ne se sentent pas seules dans leur douleur.

Vous avez récemment coproduit un film d’animation « I Don’t Want To Call It Home » (« Je ne veux pas appeler ça ma maison ») avec Léa Luiz Oliveira. Il y a des idées très fortes dans ce court-métrage notamment quant à la situation en Turquie. Pouvez-vous nous parler davantage de ce film ? Pourquoi avoir choisi des oiseaux bleus pour représenter les protagonistes ? Qu’en est-il de la place de l’art pour le personnage principal ?

Ce projet était intimidant sur plusieurs points, non seulement parce que je ne savais pas animer, mais aussi en raison du sujet qui devait être abordé avec précaution.

L’idée de faire un film sur la Turquie est née à la suite d’une conversation sur Skype entre Léa et moi après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. À l’époque, j’étais déjà bouleversée, comme beaucoup de gens qui vivent en Turquie, par la situation dans mon pays, mais ce dernier événement m’a profondément choqué. Ainsi, lorsque nous avons commencé à travailler sur le film, j’étais dans un état psychologique très différent d’aujourd’hui, j’étais beaucoup plus affectée, même terrorisée et incertaine quant au futur.

Ce sentiment n’a pas complètement disparu, mais ce film fut véritablement une thérapie pour moi, et une thérapie très intensive puisque pendant trois mois je me suis enfermée à la maison pour dessiner des milliers de personnages-oiseaux sur papier afin de pouvoir les numériser et les faire bouger de manière intentionnellement imparfaite afin de mettre en valeur le manque de liberté de mouvement au quotidien. Et je pense que l’aspect physique de ce processus est aussi important que l’aspect intellectuel.

Quant aux oiseaux anthropomorphiques, c’est un style que j’avais déjà employé et que je continuerai à utiliser. J’aime le fait qu’il est possible de transmettre toutes les émotions humaines avec ces personnages caricaturés sans qu’il soit nécessaire de préciser leur race ou leur genre. Évidemment, dans ce film, le fait que mes personnages sont des créatures ayant une tête d’oiseau et qu’ils ne peuvent pas voler intensifie l’idée du manque de liberté.

Quant à la place de l’art pour l’oiseau principal, comme elle l’exprime dans le film, c’est un mécanisme de défense face à un monde en attaque constante ; elle est poursuivie par un personnage qui ne semble pas être de son monde, et ne peut se débarrasser de lui que lorsqu’elle commence à créer.

Ce court-métrage a été présenté au Festival international du film d’Édimbourg et a été nominé au Festival du film britannique de Dinard. Quel accueil a-t-il reçu ?

La réaction à Édimbourg a été très bonne ; certaines personnes sont venues me dire qu’elles avaient été très touchées par le film. Une personne a eu une crise d’angoisse à cause d’un des personnages, ce qui n’est pas nécessairement positif, mais cela montre que le film a eu un impact.

Quels sont vos projets ?

Il y en a beaucoup, dont l’un implique de nouveau Léa. Mais vous pouvez vous attendre à une biographie historique animée d’une personnalité extraordinaire, avec un sujet complètement détaché de mes travaux précédents. J’écris aussi des scénarios et je travaille sur d’autres projets multidisciplinaires en lien avec l’animation, l’illustration et la poésie.

Propos recueillis par Camille Saulas

1 Comment

  1. Berfin

    Je felicite de tout mon coeur Mlle Yetkin. D’où peut on regarder ses court metrages?

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