Culture

Nouvel engouement pour les lettres turques en France

Longtemps cantonnés aux pages des revues spécialisées, les classiques de la littérature turque sont en passe de trouver leur place dans les bibliothèques françaises grâce à deux maisons d’édition, Actes Sud et Bleu Autour, qui s’efforcent de proposer au public des traductions de qualité. Rencontre avec l’écrivain et traducteur Timour Muhidine qui est actuellement le directeur de la bibliothèque turque d’Actes Sud, et Patrice Rötig, qui a créé les éditions Bleu Autour en 1997 et les dirige depuis lors. 

Actes Sud et Bleu Autour, deux maisons d’édition complémentaires 

Aucune compétition, ni concurrence entre ces deux éditeurs. Les publications qu’ils choisissent se répondent et se complètent. Bleu Autour est l’une des rares maisons d’édition à proposer des traductions de poésie turque. Elle a en effet déjà publié une Anthologie de poésie turque contemporaine et nourrit le projet ambitieux de diffuser l’œuvre intégrale du poète Sait Faik Abasıyanık (Un café de quartier, le quatrième ouvrage que Bleu Autour publie, sera disponible courant 2012). La bibliothèque des lettres turques d’Actes Sud, ouverte en 2001, comporte une vingtaine de titres et s’enrichit chaque année de trois ou quatre ouvrages. Ces deux maisons développent également des projets communs. Patrice Rötig avait, par exemple, mis à jour des fonds documentaires qu’il voulait exploiter et a invité Timour Muhidine – ainsi qu’Emmanuelle Devos et Enis Batur – à travailler sur les planches découvertes. C’est ainsi qu’est né Ottomanes, Autochromes de Jules Gervais-Courtellemont, publié par Bleu Autour. Mr. Muhidine signe notamment un des trois textes qui les accompagne.

De l’auteur à l’éditeur, la passerelle vers le lecteur 

Patrice Rötig affirme être « né conscient » en Turquie. Il y a vécu les années de sa prime enfance et ses premiers souvenirs sont liés à Istanbul. Il n’y est pourtant retourné que 35 ans après sa naissance. C’est ce voyage qui l’a incité à transformer son journal en maison d’édition. Et cette longue absence qui a forgé son désir de travailler sur cette « géographie intérieure de l’exil ». Bleu Autour s’efforce d’explorer cette intériorité et choisit de publier essentiellement des œuvres abordant des notions individuelles plus que sociétales.

Timour Muhidine est, en France, « l’agent littéraire de bon nombre d’auteurs turcs ». Même s’il est souvent démarché par des agents d’écrivains, le directeur de la collection des Lettres Turques préfère lire et découvrir les ouvrages par lui-même, « je ne choisis pas un ouvrage parce qu’il a eu un succès commercial en Turquie. Je préfère éditer des auteurs qui ont déjà une œuvre, dont le travail n’a pas qu’une portée éphémère ». Leurs parcours personnels expliquent la passion que ces deux hommes de lettres nourrissent pour la littérature turque.

Le traducteur, cet agent de l’auteur, garant de la qualité de l’écriture 

Le traducteur est responsable du respect des lettres, du style d’un auteur. Chez Actes Sud, les écrivains ont leur traducteur – Timour Muhidine traduit essentiellement les œuvres de Nedim Gürsel et de Ahmet Hamdi Tanpınar, par exemple. Il nous confie qu’ils « privilégient les jeunes traducteurs pour les former sur le long terme ».

Ils traduisent d’abord des textes courts, des extraits pour des revues spécialisées, puis suivent des écrivains à chaque nouvelle traduction. Rosie Pinhas-Delpuech est la parfaite illustration de ce lien qui unit le traducteur à l’auteur. Elle est responsable des Lettres Hébraïques chez Actes Sud et traduit majoritairement de l’hébreu au français. Elle est également – avec Osman Necmi Gürmen – une des rares auteures turques de langue française. Élève au lycée francophone Notre Dame de Sion, elle a vécu à Istanbul jusqu’à ses 18 ans. Lorsqu’elle était enfant, on lui a montré ce vieil homme, que tout le monde appelait « l’Écrivain » sur l’île de Burgaz. C’est cette rencontre avortée, de loin, avec Sait Faik Abasıyanık, qui l’éveilla à la littérature. Aujourd’hui, elle ne traduit que cet auteur du turc vers le français. Chaque traducteur a ainsi un rapport affectif très fort avec l’auteur dont il doit reproduire l’œuvre. Chez Bleu Autour, Patrice Rötig signe également des traductions, réalisées à quatre mains avec sa femme, Elif Deniz. Le couple retranscrit les œuvres sous un pseudonyme afin de dissocier le travail de traduction qu’ils effectuent, de celui qu’ils produisent en leur nom. Patrick Rötig confie pour la première fois à un journaliste que les traductions signées du pseudonyme Pierre Vincent sont les siennes.

Le contexte politique ne semble avoir aucun impact sur le travail effectué par ces deux institutions du monde des lettres. Ils ne s’intéressent qu’à la production littéraire, sans distinction d’origine, et ne ressentent aucune pression liée à la conjoncture économique et diplomatique. Timour Muhidine l’affirme : « Les relations culturelles sont celles qui résistent le mieux en temps de crise. » À noter d’ailleurs la parution, chez Actes Sud, du livre de Tahsin Yücel, Grattes-ciels, ainsi que la traduction (réalisée par Mr Muhidine) du livre de Metin Kaçan Ağır roman, sous le titre Tzigane Blues.

Elisabeth Denys

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