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Une nuit des idées pour repenser le populisme

Le 31 janvier, l’Institut Français d’Istanbul a organisé à SALT Galata la troisième édition de la « Nuit des idées », évènement organisé par les missions françaises à l’étranger aux quatre coins du monde depuis 2016. Cette année, le thème retenu était « Face au présent », un sujet qui se voulait politique et qui a traité plus particulièrement de la question du populisme avec une conférence intitulée « La gauche, le néolibéralisme et la stratégie populiste ».

La conférence a été animée par trois chercheurs : Éric FASSIN, sociologue, professeur à l’Université Paris VIII – Vincennes/Saint-Denis au sein du département de sciences politiques et chercheur au LEGS (le Laboratoire d’Etudes de Genre et de Sexualité au CNRS) ; Zeynep GAMBETTI, professeure à l’université de Bogaziçi (Istanbul) où elle enseigne la théorie politique et qui travaille sur la relation entre néolibéralisme et renouveau de l’autoritarisme ; et enfin Aysen UYSAL, ancienne professeure à l’Université du 9 septembre d’Izmir et chercheuse au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris.

À « l’âge de la démocratisation », quelles relations existent entre le populisme et le néolibéralisme ? Peut-on vraiment définir le populisme ? La gauche peut-elle être populiste ? Telles ont été les questions posées par la modératrice Aysen UYSAL auxquelles les intervenants et le public ont tenté de répondre dans un auditorium quasi comble et en présence du Consul général de France à Istanbul, M. Bertrand BUCHWALTER.

Éric FASSIN, qui a voulu son discours orienté par ses convictions qui sont à la gauche de l’échiquier politique, est d’avis que le populisme était au début utilisé par la classe politique et médiatique de manière polémique et discriminante, souvent pour désigner les partis d’extrême droite. Mais, aujourd’hui, son sens est tout autre selon le chercheur puisque le populisme serait utilisé de manière positive alors que ce sont les citoyens eux-mêmes qui se revendiquent populistes afin d’exiger un retour du pouvoir au peuple.

M. Fassin poursuit avec un constat plutôt sévère pour la gauche française, particulièrement pour l’aile gauche du gouvernement, qui s’est éloignée des classes dites « populaires ». L’une des raisons de cet éloignement est l’acceptation par la gauche de théories néolibérales — provenant pourtant d’une idéologie capitaliste — comme un modèle politique acceptable (une idée développée tout d’abord par l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair et le Labour en 2006, avant que le Parti socialiste s’en empare outre-Manche), ce qui est en contradiction avec les idées de sa base électorale qui préfère donc voter pour des partis extrémistes ou s’abstenir.

Cela dit, il pointe le fait que populisme et néolibéralisme ont fait très bon ménage lors des dernières élections, et ce à travers le monde : Donald Trump aux États-Unis, Rodrigo Duterte aux Philippines, ou encore Jair Bolsonaro au Brésil. Ces hommes politiques, dont le chantre est la libéralisation des marchés, ont construit leurs succès sur un rejet des « gauchistes » et une promesse de redémarrage de l’économie au détriment du social.

Zeynep GAMBETTI s’est quant à elle arrêtée sur le cas de la Turquie et les raisons du succès de l’AKP, parti du Président de la République actuel Recep Tayyip Erdoğan. À la suite du coup d’État militaire de la fin des années 1980, la gauche turque est décimée et est de ce fait incapable de former une opposition solide au régime militaire de Kenan Evren. Kenan Evren promet aux Turcs un changement de mode de vie complet et une amélioration de celui-ci par l’introduction notamment de la notion de consommation à crédit (taksit), ce qui constitue un attrait énorme pour un pays qui entre brutalement dans l’économie de marché, sans pour autant entrer dans un système néolibéral.

C’est à l’arrivée de l’AKP au pouvoir qu’une révolution économique sera entreprise au grand dam des partis d’opposition. Or, dans le même temps, le parti conservateur a créé un antagonisme dans la société et a ouvert le débat sur l’avenir de la société turque. La gauche s’est emparée de ce sujet en omettant totalement le volet économique de la gouvernance du parti au pouvoir, ce qui a laissé le champ libre, toujours selon la chercheuse, au développement du néolibéralisme par ces derniers. Depuis, la gauche turque peine à voir le bout du tunnel, perdant toujours plus d’influence dans la politique intérieure turque.

À la suite de cette conférence, le documentaire d’Antoine VITKINE, « Populisme, l’Europe en Danger », diffusé sur ARTE l’année dernière, a été projeté.

La soirée s’est terminée sur les coups de 23 h.

Mehdi Abdsalam

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