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Pakistan : Asia Bibi obtient la remise à zéro de son procès

Mercredi dernier, la Cour suprême du Pakistan a suspendu la condamnation à mort d’Asia Bibi, accusée d’avoir blasphémé contre le prophète Mahomet en 2009, et a accepté le redémarrage de son procès. Une décision courageuse de la justice pakistanaise dont on ne peut que se réjouir, dans un pays où remettre en cause les conditions de la « loi du blasphème » peut s’avérer dangereux. Les nombreux défenseurs de la désormais célèbre prisonnière, devenue un symbole mondial de la lutte contre les injustices faites au nom de cette loi, ont exprimé leur satisfaction, même s’il reste du chemin à parcourir avant d’envisager une libération.

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Une affaire qui fait polémique

Asia Bibi avait été emprisonnée en 2009 suite à la dénonciation par deux femmes de son village d’un « blasphème » qu’elle aurait prononcé à l’encontre du prophète Mahomet. Mais les conditions de l’accusation avaient de quoi mettre en doute la véracité des faits : affirmant ne pouvoir répéter la parole blasphématoire au risque de blasphémer à leur tour, les deux accusatrices s’étaient contentées de dénoncer Asia Bibi au mollah, chef musulman du village, qui les avait crues sur parole. Malgré l’absence de preuves, on annonçait en 2010 à l’incriminée sa condamnation à mort, et en 2014 la confirmation de cette sentence.

Mais mercredi matin, à la sortie du tribunal, l’un des avocats d’Asia Bibi, Saiful Malook, avait de bonnes nouvelles : « La Cour suprême a accepté d’examiner l’appel de ma cliente contre la confirmation de sa peine de mort par la haute cour de Lahore ». Ainsi, la Cour suprême du Pakistan, plus haute instance juridique du pays, va devoir fixer une date pour le début de la nouvelle procédure judiciaire.

Il faut dire que Saiful Malook, avocat musulman, connait suffisamment bien la sharia, loi musulmane, pour en vérifier l’application. Or, selon la sharia, l’accusation de blasphème doit se faire immédiatement après les faits pour éviter tout coup monté. Mais dans l’affaire Asia Bibi, cinq jours se sont écoulés entre le soi-disant blasphème et la plainte.

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Manifestation de soutien à Asia Bibi le 29 octobre 2014 à Paris.

Une loi tant au détriment des chrétiens que des musulmans

Étymologiquement, le terme blasphème vient de deux mots grecs, « injurier » et « réputation ». Littéralement, le mot signifie donc « faire injure à la réputation ». Il a ensuite évolué pour ne plus désigner que les injures à caractère religieux. Mais malgré la restriction de son sens, la loi du blasphème garde au Pakistan une portée importante et connait de nombreux débordements.

A l’exception de la Turquie et de la Grèce, les pays membres du Conseil de l’Europe, dont certains ont reconnu le blasphème comme un crime pendant longtemps, ont engagé en 2006 une réforme de leur législation dans le but d’enterrer la loi. Pour autant, l’absence de répression du blasphème en tant que tel en Europe ne signifie pas que tout peut être dit : « l’incitation à la haine » pour des motifs religieux et « l’offense gratuite » restent interdits par la Cour européenne des droits de l’homme.

Au Pakistan par contre, il existe bel et bien une loi punissant le blasphème, loi durcie en 1986 avec l’arrivée au pouvoir du général Zia-ul-Haq : toute parole blasphématoire à l’encontre des textes du Coran est passible de prison à vie tandis que toute insulte au prophète Mahomet mène à la peine de mort.

Notons que tout amalgame doit être évité : si Asia Bibi est chrétienne dans un pays où l’islam est la religion majoritaire, nombreux sont les musulmans eux-mêmes injustement condamnés pour des soi-disant actes de blasphème. De plus, plusieurs musulmans ont été assassinés pour avoir pris la défense d’Asia Bibi depuis sa condamnation à mort en 2010. C’est le cas notamment du gouverneur de la région du Pendjab, Salman Taseer. Ainsi, au Pakistan, plus personne n’ose parler d’Asia Bibi ni mettre en cause la loi du blasphème. Par conséquent, cette affaire relate l’histoire d’une loi appliquée de manière aveugle, côtoyant la tyrannie, bien plus qu’une histoire de religion.

Une décision courageuse

Cette décision de reprendre le procès permet d’accorder un sursis à Asia Bibi et, même si rien n’est encore fixé pour la Pakistanaise, l’espoir est au moins permis. Quel serait en effet le sens d’une révision du procès si le but était de reproduire les trucages et les injustices de l’ancienne procédure, plus que controversée ?

En plus d’être rassurés pour Asia Bibi, qui est mère de cinq enfants, les défenseurs des droits de l’homme peuvent se réjouir de cette décision courageuse de la part de la Cour suprême pakistanaise, qui aura sans nul doute des répercussions sur d’autres affaires de ce type. Il n’est en effet pas facile pour la justice pakistanaise de faire demi-tour après tant de controverses, qui plus est pour un feuilleton juridique qui a fait le tour du monde. Pour cet acte courageux, nous ne pouvons dire que bravo.

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