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Palmyre minée, l’Histoire menacée

La nouvelle est parvenue hier de Palmyre, cité antique inscrite au patrimoine mondial de l’humanité, joyau historique aux mains de l’Etat Islamique depuis le 21 mai : les djihadistes auraient miné entièrement le site archéologique. Après la destruction massive de chefs-d’œuvre en Irak, la communauté internationale et l’UNESCO tremblent de perdre la cité, et attendent dans la peur sans réussir à cerner la volonté d’action de Daech.

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Le 21 mai dernier l’Etat Islamique s’emparait en Syrie de Palmyre, connu aussi sous le nom de Tadmor, cité antique inscrite au patrimoine mondial de l’humanité. L’alerte du week-end des samedi 16 et dimanche 17 mai a mobilisé les opinions, et une sorte de soulagement est né lorsque l’armée de Bachar el-Assad a annoncé les avoir repoussés. Répit factice : si personne n’a su, pu ou voulu arrêter l’Etat islamique dans les 250 kilomètres de désert qui séparent Deir ez-Zor de Palmyre, quel obstacle leur opposera-t-on, demain, sur la route d’Homs (150 km) et sur celle de Damas (230 km) ?

Cette nouvelle avancée a confirmé les peurs de voir disparaître la perle de l’archéologie syrienne. Souvenons-nous, le 5 mars dernier, le ministère irakien du Tourisme témoignait de situations alarmantes : la ville de Nimroud, cité du XIIIe siècle sur les rives du Tigre, joyau archéologique du nord de l’Irak, était rasée au bulldozer, une semaine après la diffusion par les djihadistes d’une vidéo de la destruction à la perceuse de sculptures pré-islamiques à Mossoul. Ces informations, alors confirmées par un responsable des Antiquités resté sous couvert d’anonymat, laissaient planer une ignorance diffuse : « nous ne pouvons mesurer l’ampleur des dégâts ». Aujourd’hui encore, l’Etat Islamique semble se servir du patrimoine mondial comme d’un objet de chantage et de menace efficace. Ce 22 juin, on apprend que Palmyre a été entièrement minée. L’Observatoire syrien des droits de l’homme a relayé dimanche cette information, encore incertaine selon les dires de Rami Abdulrahman, directeur de l’Observatoire, interrogé par Reuters : « Ils l’ont minée hier. Ils ont aussi planté des mines autour du théâtre romain, nous ne connaissons toujours pas la raison réelle ». Ces propos ont été confirmés rapidement par Maamoun Abdulkarim, directeur des Antiquités syriennes : « la cité est en otage entre leurs mains, la situation est dangereuse » (selon Today’s Zaman). Dès lors, comment comprendre cette volonté destructrice ?

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L’Etat Islamique osera-t-il réduire à néant des siècles d’Histoire ? Toujours, le flou persiste, et avec lui l’ampleur des rumeurs qui occultent la vérité –une façon de créer et de nourrir la terreur. L’intention supposée n’est pas déterminée – détruire purement et simplement le site, parce que la rage à détruire ce qui est préislamique ne connaît aucune limite, au nom de la lutte contre l’idolâtrie et le paganisme antique ; ou s’en servir comme chantage pour empêcher l’avance de l’armée syrienne, qui prépare une contre-offensive à l’ouest. Le directeur des Antiquités syriennes Maamoun Abdel Karim a indiqué dimanche avoir « reçu des premières informations d’habitants qui disent que les informations relayées sont exactes » (selon BGN News). Impossible cependant de savoir si l’Etat veut simplement impressionner, ni de cerner la part de mise en scène, de destruction réelle et d’écoulement des œuvres aux collectionneurs privés internationaux par des marchés noirs parallèles. De fait, Daech a parfaitement su tirer parti des fouilles clandestines en délivrant des « permis de fouilles » contre de fortes sommes pour alimenter son trésor de guerre. C’est en partie ainsi que Doura-Europos, Mari et sans doute d’autres sites sont, aujourd’hui, à peu près perdus pour la science, car la recherche désordonnée de « trésors » détruit irrémédiablement les couches archéologiques. Or, c’est sur les chantiers de fouilles inachevées que, selon l’historien Maurice Sartre, « repose le vrai trésor de Palmyre, c’est là que dort une partie de notre mémoire, de notre histoire, qui est aussi celle du peuple syrien tout entier ».

C’est un marasme pour les musées nationaux, les facultés scientifiques de recherche internationale, les États même, amputés de leur tourisme. Pour l’historien Maurice Sartre, professeur émérite d’histoire ancienne à l’université de Tours et directeur de Syria, revue d’archéologie, d’art et d’histoire publiée par l’Institut français du Proche-Orient, interrogé par le quotidien Le Monde (22/06/15) : « l’Etat islamique à Palmyre, c’est l’Etat islamique dans la cour du Louvre ; détruire Palmyre, c’est abattre Le Mont-Saint-Michel ou Notre-Dame de Paris. Palmyre, ce n’est pas seulement un site parmi d’autres dans le riche patrimoine syrien, c’est une ville exceptionnelle par ses ruines et son site – quiconque a eu la chance d’y aller en revient bouleversé –, c’est une histoire unique, dont il reste à découvrir beaucoup d’aspects essentiels. » Aussi, Maamoun Abdel Karim appelle « les habitants de Palmyre, les chefs des tribus, les religieux et les hommes de culture à intervenir pour empêcher [la répétition] de ce qui s’est passé dans le nord de l’Irak ».

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Temple de Baal.

Il est à craindre, pourtant, que l’Histoire se répète… et se perde pour toujours dans la fumée desbombes : qu’est-ce qui pourra décider l’UNESCO à une intervention armée ? « C’est la chute d’une civilisation », a révélé à Reuters le directeur des Antiquités syriennes. « L’Homme, la société civilisée, a perdu une bataille contre la barbarie. J’ai perdu tout espoir ». Quand on veut détruire une civilisation, bien plus que d’exterminer les hommes, on en sape les fondements. Certains diront que les préoccupations essentielles sont ailleurs : 400 personnes ont été tuées dans les rues de Tadmor lors des affrontements de mercredi dernier (Reuters/Beirut). La peur paralysante des autorités internationales témoignent bien cependant d’un enjeu essentiel : c’est aux vestiges culturels de son passé que l’on voit la grandeur d’une civilisation. Espérons donc contre tout espoir, pour ne pas garder seulement de siècles d’Histoire romaine cette triste locution : « etiam periere ruinae ». (« Même les ruines ont péri », Lucain, Pharsale IX).

Elisabeth Raynal

1 Comment

  1. Helen Sheehan

    What a tragedy for all of the people of the region and the World. Its really incredible that the World community seems to be unable to do anything to protect these monuments and the people who live in the region. Ideally the UN should have a rapid reaction force that intervenes in these instances. I am afraid of the war now spreading into Turkey proper because this madness is on the border. Its a very shocking situation to see such barbarism. All those who have funded this warped ideology , this death cult should be ashamed. It seems as if humanity is going backwards. I salut those who have the courage to confront this new fascism

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